HISTOIRE Les 30 ans de la chute du mur de Berlin Le colonel et la « surprise totale »

Publié dans le panorama le Vendredi 08 novembre 2019 à 05:51:02

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HISTOIRE Les 30 ans de la chute du mur de Berlin
Le colonel et la « surprise totale »
Une foule pacifique, un franchissement inattendu, des vopos spectateurs... Ce jeudi-là à Berlin, l'Alsacien Pierre Crenner commandait les gendarmes quand le mur est tombé.
 

 
Le colonel Crenner a des souvenirs plein la tête et un éclat de mur de Berlin sur son bureau.
Il se souvient des « vopos » transformés en « spectateurs débonnaires », les gardes-frontières est-allemands naguère tireurs de fugitifs, « perdus, passifs ». « Ils n'avaient reçu aucun ordre, aucune information », raconte le colonel Crenner.

Il se souvient du flux et du reflux. « Les Allemands de l'Est passaient de l'autre côté, assurant "on veut seulement jeter un coup d'oeil" puis les Allemands de l'Ouest ont fait la même chose en sens inverse ».

C'était un jeudi. Pierre Crenner n'a rien oublié de cette nuit du franchissement. L'Alsacien commandait alors les gendarmes à Berlin.
« Un grand désordre sympathique, pacifique »

Des signes d'ouverture avaient été perçus. Mais pour ce qui est de ce 9 novembre 1989, « c'était la surprise totale, personne ne songeait à la chute du mur, tout le monde a été pris de court », garantit l'officier, renvoyant les prédicateurs de la veille à leurs études.

Les hommes du colonel Crenner étaient notamment postés au fameux Checkpoint Charlie, affectés également à la surveillance du mur et des 200 kilomètres du corridor autoroutier et ferroviaire de traversée de la RDA.

Et ce 9 novembre, les gendarmes constatent, côté Est, « une effervescence inhabituelle ». Le colonel ne décèle « ni tapage excessif, ni excitation particulière ».

« Avec mes gendarmes, peu après 23 h, on a vu les Berlinois de l'Est déboucher en masse des points de passage, jusqu'alors verrouillés à double tour, comme s'ils sortaient d'un tunnel. Eux-mêmes n'en revenaient pas. »

« Pas de violence, pas un coup de feu », rappelle le colonel mais « un grand désordre sympathique, pacifique ». Une sorte de « ruée vers l'Ouest, sans service d'ordre, sans meneurs ». Alors « Berlin n'était plus coupé en deux ». « On les sentait ébahis devant l'apparition de la liberté, témoigne l'officier, encore incrédules devant cette possibilité de se déplacer dans la partie tellement enviée de Berlin. »

Les coups de pioche, les brèches dans le mur, ce sera pour le lendemain. « Certains viendront avec des marteaux, des burins, d'autres avec des guitares et des pinceaux. » « Je me souviens avoir dit à un de mes gendarmes : "On vit une nuit historique"».

Et les Russes, jusque-là incontournables ? « Complètement absents, confirme le colonel. Les Allemands ont fait ce qu'ils ont voulu. Américains, Français... Les Alliés, nous n'existions plus ».

D'ailleurs, il y a peu de témoins étrangers. «Je me souviens quand même des Américains, ils filmaient. » Pierre Crenner assiste à « une invasion pacifique à laquelle rien ne résiste ».

Les Soviétiques, ici aux côtés du colonel, ont été complètement absents ce jeudi-là. Photo DR
« Unfassbar »

Un mois plus tôt, lors de la fête nationale, Erich Honecker, le dirigeant est-allemand, s'était offert une démonstration de force avec défilé militaire : « Il avait promis que le mur durerait encore cent ans ».

À Berlin, pour les Français, tout allait bien : « Nous étions bien considérés, bien intégrés, confirme le colonel, nous entretenions de bonnes relations avec la Polizei. Les gendarmes ne voulaient pas quitter Berlin. » Mais l'officier avait déjà sa conviction : « Je savais que tout cela était artificiel, provisoire ».

Un mot résonne encore à ses oreilles : « Unfassbar ». Inconcevable. « Un cri d'émerveillement et d'énorme espérance ».

Tout à coup, les Mercedes de la Ku'Damm, les Champs-Élysées berlinois, croisent des Trabant. « Les Allemands de l'Est s'agglutinaient devant les vitrines de l'Ouest, mais il y avait peu de rapprochements entre Allemands de l'Est et leurs futurs compatriotes de l'Ouest ».

Il assiste alors à « l'inéluctable marche vers l'ouverture ». « Les jeunes ne supportaient plus l'enfermement, on avait pu s'en rendre compte lors de nos incursions dans la partie "soviétique" ».

Pour le Haguenovien aujourd'hui retraité en pays welche, « c'est le peuple qui l'a emporté ».
Ph.M.