France Un coup porté à la lutte contre les sectes ?

Publié dans le panorama le Jeudi 10 octobre 2019 à 06:27:55

© L'alsace, Jeudi le 10 Octobre 2019
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France Un coup porté à la lutte contre les sectes ?
 

 
Un membre de la secte du Mandarom, en août 2001 à Castellane (Alpes-de-Haute-Provence). En novembre 2018, la secte a été condamnée à remettre la colline du Verdon en état et à détruire son temple pyramide. Photo Boris HORVAT/AFP
L'annonce est tombée en début de semaine dernière : en 2020, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) ne sera plus. L'organisme, aujourd'hui placé sous l'autorité du Premier ministre, va être rattaché au ministère de l'Intérieur tout en perdant une partie de ses treize fonctionnaires.

Un choc pour les associations, selon qui cette décision signe l'arrêt de mort de la mission. Elles se réunissent ce jeudi à l'Assemblée nationale au côté de soutiens politiques pour tenter de convaincre le gouvernement de faire marche arrière. Une pétition a aussi été lancée en ligne.
« On abandonne un fleuron français »

La Miviludes partage, depuis 2002, son activité entre le traitement des signalements qui lui sont transmis (environ 2 500 par an) et la formation des agents publics aux risques sectaires. Le bilan de la structure, pionnière et presque unique au monde, est unanimement salué. « On abandonne un fleuron français. Ses fonctionnaires sont des spécialistes dans leur domaine - droit, santé, éducation, travail... Ça n'est pas rien pour nous, associations, d'avoir un éclairage si rigoureux sur ces sujets-là... », se désole Didier Pachoud, président de l'association de défense GEMPPI (groupe d'étude des mouvements de pensées en vue de la protection de l'individu).

Outre un démantèlement partiel, les associations redoutent le rattachement de la structure à la Place Beauvau, brisant son côté interministériel et donc sa capacité à saisir n'importe quelle institution lorsque les associations l'alertent. Sur ce point, Matignon s'est voulu rassurant, affirmant que l'interministérialité serait maintenue, et que cette nouvelle organisation « ne compromet pas, au contraire, la bonne prise en compte de la variété des problématiques liées aux dérives sectaires ».

Ce qui restera de la Miviludes devrait être fusionné avec le CIPDR, un organisme de prévention de la délinquance et de la radicalisation (voir encadré), qui semble davantage préoccuper les autorités que les dérives sectaires plus « classiques ». « Les mécanismes entre les sectes et la radicalisation islamique sont communs. Mais ce rapprochement va faire perdre sa visibilité à la Miviludes », analyse Jean-Pierre Jougla, de la Fecris, une fédération internationale d'associations anti-sectes. « On la spécialise et le reste passe à la trappe », s'agace Didier Pachoud. Pourtant, la menace sectaire est loin d'être éteinte : « La Miviludes est de plus en plus sollicitée ces derniers mois, avec une augmentation des cas lourds à traiter », assure un partenaire de la mission.

« On devrait faire l'inverse, plaide Charline Delporte, présidente de la Caffes : la radicalisation devrait être mise sous la houlette de la Miviludes, à Matignon. Elle est plus ancienne, elle a plus d'expérience. Et puis, l'Intérieur, c'est de la répression. Nous, on fait de la prévention et de la vigilance ! », s'emporte-t-elle.

On peut se demander pourquoi l'État veut se désengager d'une mission qui coûte relativement peu (moins de 500 000 euros en 2016) tout en « roulant bien », selon les associations. Des acteurs de terrain évoquent un possible lobbying de certaines sectes auprès des plus hautes sphères du pouvoir. Mais c'est peut-être, tout simplement, la Cour des comptes qui a influencé le gouvernement. En 2017, elle avait recommandé ce rapprochement avec le CIPDR, appelant néanmoins à « conforter » la mission.
Florence TRICOIRE