Dossier Fessenheim Pour un « démantèlement scientifique » du réacteur n° 1

Publié dans le panorama le Jeudi 10 octobre 2019 à 05:52:22

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Dossier Fessenheim Pour un « démantèlement scientifique » du réacteur n° 1
 

 
Selon, le Pr Thierry de Larochelambert, les laboratoires de recherche européens pourraient « contrôler chaque centimètre carré du réacteur, de manière à voir dans quel état réel se trouvent la cuve et les pièces irradiées ». Archives L'Alsace /Thierry GACHON
« Si EDF prétend exploiter ses réacteurs jusqu'à soixante ans, il faut faire la preuve de la faisabilité d'un tel prolongement, ce qui n'est aujourd'hui aucunement garanti sur le plan scientifique. » Pour savoir qui, de l'exploitant ou de ses opposants, dit vrai à propos de la tenue des installations nucléaires dans la longue durée, Thierry de Larochelambert, professeur associé et chercheur au département énergie de l'institut Femto-ST (CNRS-UMR 6174), à Belfort, propose que le réacteur n° 1 de Fessenheim fasse l'objet d'un « démantèlement scientifique ». « Il servirait à l'étude du vieillissement des aciers, par des laboratoires de recherche européens : ils contrôleraient chaque centimètre carré du réacteur, de manière à voir dans quel état réel se trouvent la cuve et toutes les pièces irradiées, après quarante ans d'exploitation. »
« Des incertitudes sur l'évolution des aciers »

Scientifique critique du nucléaire et militant précoce des énergies renouvelables, le chercheur alsacien rappelle que, dès les premières années d'exploitation de la centrale haut-rhinoise, « des inspec-tions internes ont révélé des dé-fauts dans les aciers des cuves, des fissures et des zones de fortes concentrations de phosphore, de manganèse et de cuivre, donc plus fragiles ». « On savait que ces fissures avaient tendance à grandir sous l'effet des contraintes thermiques et du bombardement neutronique, qui conduisent également à la fragilisation généralisée des aciers. La structure interne des aciers évolue, ils deviennent de plus en plus sensibles - et davantage encore dans les zones ségréguées - aux chocs thermiques qui accompagnent les arrêts et redémarrages des réacteurs. Mais on ne sait pas quels endroits de la cuve sont le plus soumis au bombardement neutronique. Les éprouvettes qui sont placées dans le réacteur et qui sont relevées à chaque visite décennale donnent des renseignements sur l'endroit où elles sont placées, mais ce ne sont pas forcément les plus sensibles, et ces éprouvettes ne sont pas soumises à la même pression, aux mêmes contraintes. Il y a donc des incertitudes sur l'évolution des aciers. En cas d'incident, la nécessité d'un refroidissement brutal comporte des risques de casse et donc d'accident majeur. »
« Une occasion unique »

Thierry de Larochelambert parle d'une « occasion unique » offerte par le démantèlement du plus vieux des réacteurs de 900 MW construits en France à partir de 1974. « Le manque de données mondiales dans ce domaine rend ce projet plus qu'utile. Le réacteur n° 2, quant à lui, ferait l'objet d'un démantèlement de type commercial, comme EDF l'envisage, mais en cherchant l'exemplarité pour la sûreté du personnel, de la population et de l'environnement, afin que l'on connaisse enfin les vrais coûts du démantèlement d'un réacteur d'une telle puissance. EDF avance un coût d'environ 300 millions d'euros, alors que l'expérience des autres pays, pour des réacteurs de même puissance, montre des coûts d'environ 1 milliard... »

Ces idées concernant le démantèlement des réacteurs font partie des « Propositions pour la transition énergétique » que le chercheur a envoyées au préfet du Haut-Rhin en mars dernier, ainsi qu'aux principaux acteurs du « projet de territoire » post-nucléaire. Si Thierry de Larochelambert assure avoir eu des retours positifs, « de certains élus », de l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et de ses collègues chercheurs du Rhin supérieur, la préfecture n'a fait qu'accuser réception. Sous le contrôle de l'ASN, EDF reste maître des décisions à prendre en matière de démantèlement, mais l'État actionnaire aurait les moyens de peser en faveur de ce projet, « qui pourrait être financé par l'Union européenne ».