Ces enseignants qui marquent une vie

Publié dans le panorama le Mardi 03 septembre 2019 à 05:48:03

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Rentrée des classes  Témoignages
Ces enseignants qui marquent une vie
En cette rentrée des classes, les écoliers retrouvent ou découvrent leurs enseignants. Parmi eux, il s'en trouve peut-être un dont ils se souviendront toute leur vie, comme ces Alsaciens qui nous racontent un prof qui les a marqués.
 

 
Rentrée des classes en Alsace en septembre 1965.
« Elle a dit à mes parents : "Ève, il ne faut pas l'empêcher de faire ce dont elle a envie" »
Ève Ledig, metteure en scène, comédienne, marionnettiste, créatrice du Fil rouge Théâtre à Strasbourg, porte dans son souvenir deux enseignantes qui sont pour beaucoup dans sa décision de faire du théâtre. Mme Chambon l'a accueillie dans son atelier théâtre durant plusieurs années. « Alors que j'étais en terminale au lycée de Haguenau, elle a vu mes parents et leur a dit : "Ève, il ne faut pas l'empêcher de faire ce dont elle a envie". C'était important. Les parents ne m'en auraient pas empêchée, mais cela a aidé à ce qu'ils ne s'opposent pas à ma décision. »

Il y a aussi Mme Simon, « institutrice qui habitait en face de chez ma grand-mère. Elle racontait des contes aux enfants. Elle m'a donné le goût, a nourri mon imaginaire et celui de mes cousins. Elle racontait dans une grande simplicité. On était suspendus à ses lèvres. Cela ne m'a pas quittée ; cela rassemblait tout le monde ; ses histoires avaient une puissance... Chacun imaginait une suite. On ne décrit jamais entièrement. C'est celui qui voit, écoute qui complète ».
« Est-ce grâce au "Dormeur du Val" que j'ai pas fait l'armée ? »

Christian Braun, 55 ans, directeur de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) Alsace.

« Au collège de Sundhouse, dans le Centre-Alsace, j'ai eu une professeure de français, Mme Fimeyer, qui utilisait aussi des chansons pour nous faire découvrir la littérature. Brel, Brassens... Et puis aussi des classiques. Et aujourd'hui encore, je me pose la question : est-ce grâce au «Dormeur du Val» de Rimbaud que j'ai pas fait l'armée ? J'ai été réformé, mais si je ne l'avais pas été j'aurais été objecteur de conscience. Or à l'époque c'était assez difficile de faire ça, et très mal vu par la société.

Je viens d'une famille très conservatrice, mais je ne me suis jamais soucié du qu'en-dira-t-on ; je ne prends pas la voie toute tracée. L'influence de Brassens, sans doute. Au contraire, j'ai toujours été un peu décalé. Au lieu de me préoccuper de faire carrière en entreprise, je me suis embarqué à 24 ans dans une expédition de recensement d'espèces au Groenland, pour 8 semaines. J'ai passé sept ans dans l'industrie, en productique, mais finalement j'ai rejoint la LPO »
« C'est làque j'ai eu le déclic »

Laurence Gangloff, 51 ans, pasteure au service de la catéchèse à l'UEPAL à Strasbourg, présidente internationale de l'association Journée mondiale de prière des femmes.

« Un jour, alors que j'étais en terminale, j'ai assisté à une étude biblique que l'aumônier de mon lycée, le lycée technique de Colmar, était venu nous donner. J'ai été fascinée par sa méthode de travail. Je me suis dit "Si ces six versets peuvent si bien occuper une heure, je veux bien passer ma vie à faire ça." L'étude portait sur la tempête apaisée dans l'Évangile selon saint Marc.

À l'époque je préparais un bac de technique commerciale, et des études de commerce étaient la suite logique. Mais à la place je suis entrée en faculté de théologie. Tout s'est joué pendant cette heure : c'est là qu'est née ma vocation de pasteure, là que j'ai eu le déclic. Et je l'ai souvent dit au pasteur-aumônier Rémy Stahl, que sa leçon de ce jour-là avait été aussi importante. Il est parti à la retraite l'an dernier. »
« Je lui dois la joie d'apprendre »

Fatou Diome, 51 ans, romancière franco-sénégalaise et alsacienne d'adoption depuis 25 ans*.

« J'allais en cachette à l'école, dans la classe de l'instituteur. Originaire de Casamance, ancien soixante-huitard, il avait été envoyé dans mon île du Sine Saloum pour le calmer de ses activités révolutionnaires. Après la dune, de l'autre côté du potager de ma grand-mère, il faisait classe, et je me cachais au fond de la salle pour apprendre. Au début, il me renvoyait puis comme je revenais, l'instituteur s'est pris au jeu et m'a inscrite au crayon en bas de la liste de ses élèves. Je n'étais pas inscrite mais je me débrouillais très bien. Puis, il m'a ramenée chez ma grand-mère pour obtenir les papiers et m'inscrire officiellement pour l'année suivante, mais ma grand-mère ne savait rien de tout cela, ni des papiers étant elle-même analphabète. « Il m'a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde, tous les petits pas de French cancan vers la lumière », écrit la romancière dans Le Ventre de l'Atlantique en rendant hommage à son instituteur qui lui a notamment appris le français, et demeure l'un de ses « pères intellectuels ». « Je l'ai cherché partout, c'était déjà un homme âgé, un échalas avec des jambes kilométriques. Il m'arrive de penser à lui, je lui dois ma scolarité, la joie d'apprendre malgré les doutes ».

* Fatou Diome publie, en cette rentrée littéraire, Les Veilleurs de Sangomar (éd. Flammarion)
Le sens de l'exploration

Richard, 66 ans, bénévole aux Restos du coeur du Haut-Rhin à Mulhouse.

« En 6e, un professeur nous a fait travailler avec des énigmes qu'on a dû résoudre tout au long de l'année, par petits groupes. Ce genre de méthode n'était pas du tout habituel dans les années 1960, où l'enseignement était très cadré, avec beaucoup de leçons à apprendre par coeur ! Mais lui, il voulait qu'on apprenne par nous-mêmes. Il était le premier à nous dire "Allez-y, cherchez !"

Je me souviens de l'énigme "Quel petit village des Pyrénées a un lien avec la mythologie grecque ? » On n'avait pas internet à l'époque, bien sûr. Alors on a cherché dans les livres qu'on avait à disposition et on a exploré des atlas, des cartes des Pyrénées, et la mythologie grecque pour finir par trouver la commune de Cerbère. Sur le chemin vers la réponse, on avait appris des tas de choses !

Par la suite, j'ai toujours préféré laisser les gens découvrir les solutions par eux-mêmes. C'est important d'ouvrir ses yeux, d'explorer, même si on ne trouve pas. Si on échoue, c'est qu'on a essayé, et c'est bien plus important qu'une solution toute faite . »
« Elle m'a vraiment permis de me découvrir »

Léopoldine HH, 34 ans, chanteuse.

Les professeurs ne se rendent pas compte à quel point ils sont importants pour les enfants. Dans ma scolarité, j'en ai eu quelques-uns qui m'ont vraiment marquée. ». Pas besoin de réfléchir longtemps pour Léopoldine HH. Un nom lui vient tout de suite à l'esprit : « Mme Hibos. Je l'avais en CM1 à l'école Saint-Jean à Strasbourg, en 1994/1995. Elle avait une façon ludique d'assurer les cours. Elle savait encourager les élèves. Elle incarnait ces enseignants qui permettent aux enfants de se trouver, de développer leurs capacités. Moi, elle m'a vraiment permis de me découvrir. »
« Votre copie ressembleà un tract syndical ! »

Patrick Althusser, 63 ans, maire de Muhlbach-sur-Munster

« Il s'appelait Jean-Louis Rouillon et il sortait de l'ordinaire. Je l'ai eu comme prof d'économie, de droit et de gestion pendant mes deux dernières années au lycée de Munster. Il arrivait à se mettre au niveau des élèves. Avec sa façon de parler et d'apprendre, il nous apparaissait comme un grand frère tout en conservant une autorité.

Mes parents travaillaient dans le textile, les cadences étaient infernales. Alors un jour, lorsqu'il s'est agi de rédiger une étude de cas sur le milieu de l'entreprise, j'ai pris parti pour les ouvriers, contre les patrons. J'étais influencé par ce que j'entendais à la maison. Alors qu'il était en train de corriger les copies dans une salle voisine, il m'a fait sortir du cours d'allemand pour me dire, pendant 30 minutes, qu'il ne fallait pas faire ce genre de réflexion dans une composition. "Votre copie ressemble plus à un tract syndical qu'à autre chose !", m'a-t-il dit. J'étais fougueux et il fallait défendre l'opprimé !

Le baccalauréat approchait et cette discussion m'a aidé à tempérer mes propos et mes pensées. Je m'en suis servi plus tard pour faire preuve d'objectivité et de diplomatie dans ma vie professionnelle et d'élu. »
« Je n'ai pas tout compris mais j'étais subjugué »

Joël Henry, auteur de polars, ancien bouquiniste, fondateur du Laboratoire de Tourisme Expérimental, LaTourEx

« C'était en quatrième. J'étais un cancre, un « décrocheur » qui n'apprenait plus ses leçons. Surtout celles de maths. Et un jour, interrogé sur le théorème de Pythagore, j'ai séché. Le prof ressemblait à Humphrey Bogart et nous flanquait un peu la trouille. Il m'a convoqué après la fin des cours, une mesure tout à fait exceptionnelle. J'ai passé une journée horrible.

À l'heure dite, il m'a conduit silencieux dans une salle de classe vide. La promenade du condamné. Et là, après une courte engueulade de routine, il m'a longuement vanté les usages et beautés du théorème de Pythagore, dessins au tableau à l'appui. Je n'ai pas tout compris mais j'étais subjugué. À travers cette démonstration il me dévoilait - à moi, probablement un de ses pires élèves - tout son amour pour les maths et les merveilles que recelait cette matière que je trouvais si rébarbative. Du coup j'ai appris le théorème. Je le sais même encore par coeur. »
« Des gens comme ça, on en a besoin dans la vie »

Pr Carole Mathelin, spécialiste en chirurgie du cancer, responsable de l'unité de sénologie et pathologies mammaires des Hôpitaux universitaires de Strasbourg.

« Deux enseignants m'ont marquée. Le premier était instituteur à l'école primaire de Volkrange, près de Thionville. Il s'appelait Michel Dubois et m'a beaucoup aidée, soutenue, encouragée à aller vers les métiers de la santé. Il était très pédagogue, il savait vraiment motiver ses élèves. Et d'ailleurs il m'a envoyé de belles lettres de soutien plus tard, alors que j'étais étudiante en médecine. Il m'a accompagnée en me disant qu'il ne fallait pas lâcher, malgré la concurrence, qu'il ne faut jamais renoncer.

Durant mon cursus universitaire, mon ancien patron de cancérologie, Robert Renaud, a aussi été extrêmement déterminant. Lui aussi très motivant, un précurseur, il a su imposer des actions en faveur du dépistage du cancer, il se battait pour ses convictions. Des gens comme ça, on en a besoin dans la vie ».