Les maires face aux incivilités

Publié dans le panorama le Jeudi 08 août 2019 à 07:41:38

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Colmar et environs Après l'homicide de Signes
Les maires face aux incivilités
La mort tragique de Jean-Mathieu Michel, maire de Signes (DNA d'hier) choque ses collègues du secteur de Colmar. Si aucun n'a rencontré de situations aussi extrêmes dans l'exercice de ses fonctions, ils constatent, pour beaucoup d'entre eux, une augmentation des incivilités.
 

 
Des pneus de tracteurs, abandonnés dans la nature.
« De plus en plusde dépôts de chantier en pleine nature » Mathieu Thomann (Ingersheim).

« Il y a, en général, de plus en plus d'incivilités et de manque de respect vis-à-vis de la fonction. C'est vrai également pour tous ceux qui représentent l'ordre, constate Mathieu Thomann. « Dans ma commune périurbaine, avec un pied à la ville et un pied à la campagne, j'ai été amené de nombreuses fois à m'interposer ou à faire des remarques à des gens qui déposaient des choses dans la nature. Cela peut bien ou mal se passer. Il faut être très diplomate car cela peut vite dégénérer : au mieux on se fait crier dessus, au pire il faut battre en retraite ».

Son pire souvenir : « Empêcher l'installation de 50 caravanes sur la commune, c'était un 14 juillet sur les coups de 8 h. Il a fallu s'interposer physiquement. Heureusement que la gendarmerie a réagi assez rapidement. J'ai mis quelques jours à récupérer car en termes de charge mentale, c'était du lourd. Aujourd'hui, je me dis que jamais plus je le ferai car cela aurait pu finir par dégénérer physiquement. »

Dépôts sauvages : « Quand on arrive à trouver des indices, on remonte jusqu'à ceux qui ont dépoté. Ce que j'ai constaté ces années, c'est une augmentation des dépôts de chantier, de la taille d'une belle de camionnette au bout d'un chemin communal. C'est probablement des artisans qui ne veulent pas payer la déchetterie, mais il n'est pas facile d'en être certain. »
« Notre fonction suscite de la haine » Jean-Louis Christ (Ribeauvillé).

« Nous sommes tous dans des situations similaires ». Le maire de la cité des Ménétriers en impute la faute à l'ambiance anxiogène qui règne aujourd'hui. « Les gens expriment leur mal-être en étant particulièrement agressifs. Nous, maires, devons faire office de tampon ». Il a déjà fait l'objet de propos violents au sujet de querelles de voisinage, de chiens lâchés dans les jardins publics, de dépôts sauvages de déchets, qui, depuis l'avènement de la pesée embarquée, se multiplient.

« Le simple fait d'exercer notre fonction suscite de la haine ». Fidèle à lui-même, il met en cause Emmanuel Macron, qui, au début de son mandat, méprisait les maires. Après la crise des gilets jaunes, il a compris qu'il avait besoin de nous et a changé d'attitude ». Pour lui, les maires sont là pour être des « animateurs de lien social ». Il évoque le projet de loi Engagement et proximité sur le rôle des maires, présenté le 1er juillet au conseil des ministres. « C'est un miroir aux alouettes. Ils veulent augmenter nos indemnités. La décision va coûter de l'argent à la collectivité alors qu'on n'arrête pas de la dépouiller en lui donnant des charges nouvelles ».
« Les gens ont besoin d'un bouc émissaire » Jean-Marie Muller (Lapoutroie).

« Nous sommes confrontés tous les jours à des gens irrespectueux qui nous traitent de tous les noms, qui prennent rendez-vous avec nous et deviennent agressifs quand on leur dit qu'on ne peut rien faire ». Jean-Marie Muller n'a cependant jamais subi d'« agressions physiques ou de menaces graves ». Des décharges sauvages, il y en a partout, regrette-t-il. « Autour des containers, on met tout et n'importe quoi. Dans la forêt, il nous arrive de récupérer des gravats ». Il n'est pas sûr que le projet de loi va changer grand-chose. « Les gens ont besoin d'un bouc émissaire. Le premier qui leur tombe sous la main, c'est le maire ». Il estime qu'il faut apprendre aux enfants « le respect des autres, en général et de certaines fonctions comme celles d'enseignant, de policier, de maire, en particulier ».
« Il faut protéger l'élu dans son travail » Guy Jacquey (Orbey).

« Les maires sont tous exposés. Les gens ne respectent plus rien aujourd'hui, c'est dommage ». L'édile se dit « profondément choqué » par cet acte « scandaleux ». Une attitude d'autant plus ingrate que les maires s'investissent énormément dans leur fonction. « On nous file des responsabilités, on essaie de les assumer au mieux et on paie les pots cassés ». Il cite l'exemple de cet hôtelier de sa commune dont l'établissement n'est pas aux normes, mais qui ouvre quand même malgré les avertissements municipaux. « Si l'hôtel brûle, qui sera responsable ? »

Guy Jacquey a été victime d'agressions verbales, mais surtout quand il était conseiller général, à l'annonce de la fermeture de l'hôpital de Fréland. « Il faut protéger l'élu dans son travail. Je pense à sa sécurité juridique, physique. C'est plus important que de s'occuper des indemnités. Même si j'arrive à comprendre que des maires de communes de moins de 500 habitants, qui font tout, ont besoin de plus d'argent ».
« Je ne vis pas dans la peur » Bernard Gerber (Holtzwihr).

« Il faut faire preuve d'un maximum de diplomatie pour combattre la nervosité ambiante et éviter les conflits ». Il trouve que les gens sont « plus nerveux et moins compréhensifs qu'avant ». Lui-même a surtout dû faire face aux agissements de l'un de ses administrés, qui avait installé des bateaux dans les champs. Mais, il n'a jamais été agressé physiquement. « C'est l'extrême. Je ne vis pas dans la peur, mais on sent bien que, malgré nos efforts de diplomatie, on n'est pas à l'abri ». Il essaie d'anticiper les conflits. « Un maire doit être présent au quotidien, sur le terrain ». Il plaide pour un vrai statut du maire. « Au lieu de travailler à la sauvette, il faut approfondir le sujet ».
« Des gens plus respectueux de la montagne aujourd'hui » Christian Ciofi (Soultzeren).

« Les incivilités sont choses quotidiennes aujourd'hui. On en a moins chez nous depuis que les déchetteries ont été mises en place. Je trouve que cela a porté ses fruits car on constate très peu de dépotages dans la nature ou en pleine forêt. Je trouve même que les gens qui fréquentent la montagne aujourd'hui sont plus respectueux que nos anciens. Il y a 20 ans, on ramassait des carcasses de voiture ou des lave-linge. Aujourd'hui, c'est terminé.

Proximité : « L'avantage des communes de montagne, c'est qu'on connaît la population et quand on intervient on est bien écouté. C'est certainement dû à cette proximité qu'a un maire de petit village. Sur 1 200 habitants, je pense en connaître une bonne partie. »
« Des mesures qui portent leurs fruits » Marc Bouché (Muntzenheim).

« On a des dépôts sauvages, mais ce n'est pas excessif. Surtout des gravats, des pneus, essentiellement près de la déchetterie. On essaie de ramener ces pneus pendant l'opération Haut-Rhin propre ou les journées citoyennes. On a la chance d'avoir un garage sur place qui accepte de les récupérer. On a eu en revanche davantage de dépôts à côté des conteneurs. Mais on a pris des mesures : le conseil municipal a voté pour des amendes conséquentes. On a constaté moins de dépôts de ce type depuis, également, que le nombre de conteneurs a augmenté.

Soutien à Signes : « Ce qui s'est passé dans le Var est dramatique. Mais il est difficile de généraliser. Moi, je ne peux pas dire qu'on a un sentiment d'insécurité dans notre village, voire dans les villages alentour. Ce qui ne nous a pas empêchés d'envoyer un mot au conseil municipal de Signes pour les soutenir. »
« Déjà cinq amendes pour dépôts sauvages » Gérard Hirtz (Herrlisheim-près-Colmar).

« Tous les jours, on est confronté à des problèmes d'incivilité », relève-t-il. « L'autre jour, on a découvert trois sacs de déchets de chantier près des bennes enfouies de la gare. En général, on trouve des indices nous permettant d'identifier les auteurs et on les verbalise. Depuis le début de l'année, on a déjà mis cinq amendes de 150 euros », indique Gérard Hirtz. « Comme je n'ai pas de policier municipal, c'est moi qui verbalise. » Les dépôts sauvages ne sont pas les seules incivilités qui empoisonnent la vie du maire d'Herrlisheim. « Il y a aussi les problèmes avec les jeunes. Dans ce cas, j'ai pris le parti d'appeler systématiquement les parents. » Il a décidé de ne pas se présenter aux prochaines municipales, « à cause de mon âge, car j'ai 71 ans. »
« C'est une honte » Serge Nicole (Wintzenheim).

Révolté, en colère, après l'homicide du maire de Signes, Serge Nicole a mis le drapeau de la commune en berne. Il dénonce la généralisation du manque de respect des citoyens, y compris envers les autorités. « L'autre jour, j'ai dit à un habitant de tenir son chien en laisse, il m'a envoyé promener. Même les policiers ne sont plus écoutés. Il règne un vrai laxisme en France », déplore-t-il. Les dépôts de déchets sauvages sont également récurrents dans la commune, du fait des entreprises comme des particuliers. « Les brigades vertes verbalisent quand elles trouvent les auteurs. Et après pas question de faire sauter les PV »
Propos recueillis par Michèle FREUDENREICH, Valérie FREUND et Marie-Lise PERRIN