nature Le casse-tête des nids de cigognes

Publié dans le panorama le Mercredi 07 août 2019 à 07:33:30

© Dna, Mercredi le 07 Aout 2019
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Le casse-tête des nids de cigognes
En Alsace, depuis trois ans, les effectifs de cigognes blanches culminent au-delà des 900 couples nicheurs, niveau le plus élevé jamais atteint. Dans les villages colonisés par l'échassier, l'installation de nouveaux nids sur les toitures donne du fil à retordre aux habitants et aux élus locaux.
 

 
À Muttersholtz, la pose d'une tôle de protection sur le toit d'une maison de la rue Welschinger n'a pas empêché les cigognes
Tout le monde, ornithologues en tête, s'accorde sur la réussite de la stratégie de sauvetage de la cigogne blanche, emblème de l'Alsace. Grâce notamment à la technique des enclos, le volatile, qui était au bord de l'extinction au milieu des années 70, n'a cessé de renforcer sa population. Celle-ci a plus que doublé ces dix dernières années pour atteindre les 900 couples, soit près de 2 500 individus, dont plus de 500 sédentaires, en 2017.

Par la même occasion, l'échassier a étendu sa zone de reproduction qui englobe désormais les localités de la plaine du Rhin et d'Alsace Bossue. « Ces deux dernières années, la population a visiblement continué à progresser en Alsace. On aura des données très précises l'été prochain car un comptage exhaustif des nids est prévu dans tout le Grand Est », indique-t-on à la Ligue de protection des oiseaux (LPO) d'Alsace, qui estime cette année le nombre de couples nicheurs proche du millier.
Des records à Strasbourg, Sentheim et Munster

Outre le quartier de l'Orangerie à Strasbourg, où l'on compte plus de 80 couples en raison de la proximité du zoo et de l'ancien enclos de réintroduction, l'effet carte postale fonctionne à plein dans un grand nombre de communes. Avec 50 couples recensés cette année par Florent Bodina, référent technique au Conseil départemental du Haut-Rhin, Sentheim décroche la palme du village le plus colonisé d'Alsace du Sud devant Munster (plus de 30 couples). Dans le Bas-Rhin, c'est sur les toits de Reichstett, de Neuwiller-lès-Saverne et de Muttersholtz qu'on peut cette saison observer le plus grand nombre de nids selon la LPO.

L'échassier affectionne les prairies inondables encore nombreuses dans le Grand Ried de la plaine d'Alsace. Photo DNA /Laurent RÉA

L'explosion du nombre de cigognes n'a apparemment pas nui à son image. L'échassier, symbole de fécondité et de fidélité, garde la cote auprès des touristes comme des Alsaciens. « Des communes dépourvues de nids continuent à nous demander conseil pour y remédier », précise Cathy Zell de la LPO Alsace. « Les voir voler à plusieurs dans le ciel reste un magnifique spectacle », confie également le maire d'une commune d'Alsace centrale.
Espèce protégée

Ce constat ne va pas sans quelques bémols, liés à l'installation de nouveaux nids, qui dans certains cas engendrent des problèmes de sécurité pour les riverains et les occupants de la maison (risque d'intoxication si cheminée en activité, chute de branches et de déjections, etc.) ou pour les oiseaux (support inadapté, poteau électrique non sécurisé, etc.).

« La cigogne étant une espèce protégée inscrite à l'annexe 1 de la Directive Oiseaux, son nid ne peut pas être enlevé, sauf dérogation accordée par la direction régionale de l'environnement. Dans ce cas il faut renforcer l'installation existante ou l'enlever en compensant par un nid de substitution à proximité, le tout aux frais du propriétaire concerné », rappelle Camille Fahrner, médiatrice faune sauvage et référente cigogne à la LPO Alsace.

Un nouveau protocole d'évaluation en la matière est en place depuis cette année : l'administration, qui garde le dernier mot, a donné mandat à la LPO Alsace pour constater sur le terrain la réalité et l'urgence des cas signalés. Si dans le Haut-Rhin, ces derniers restent stables (une demi-douzaine par an), Camille Fahrner constate une augmentation sensible des problèmes dans le Bas-Rhin depuis trois ans.

En mai dernier, signale-t-elle, une copropriété de Sélestat a ainsi eu l'autorisation administrative d'enlever sans délai, pour cause de surchauffe de la chaudière, un nid fraîchement construit sur la cheminée de leur immeuble : « Il n'y avait pas de nichée en cours et la copropriété s'est engagée à poser une rehausse métallique empêchant leur retour ainsi qu'à installer un nid de substitution ».

Avec 22 nids cette saison, Muttersholtz est l'une des communes bas-rhinoises les plus prisées du volatile. Photo DNA /Laurent RÉA
À Muttersholtz, cinq situations à problèmes

Le cas de Muttersholtz (2 040 hab.), commune du Grand Ried entourée de prairies inondables, vient corroborer son analyse. « Le village a toujours compté des cigognes, notamment sur le toit de l'église catholique. Cette année on a cartographié 22 nids, soit six ou sept de plus qu'en 2018. Dans les années 90 il y en avait trois ou quatre et un seul dans les années 70 ! », se réjouit pour commencer le maire Patrick Barbier, ancien président d'Alsace Nature.

Mais depuis quatre ans, reconnaît-il, chaque saison de reproduction apporte son lot de difficultés : « En 2015, il n'y avait que dix nids et pour la première fois il a fallu procéder à un enlèvement sur un poteau électrique. Enedis et la commune ont de manière partenariale implanté un nid de substitution à deux pas du nouveau gymnase », se souvient-il.

L'année suivante, rebelote : il a fallu intervenir sur le pignon de l'église protestante alors que des particuliers ont également vu leurs cheminées colonisées. « Une autre fois encore on a allégé de 400 kg de branchages un nid installé sur une forte pente avant de le renforcer par une corbeille métallique pour une somme dépassant les 3 000 euros ». Cette année, la référente de la LPO Alsace a été saisie pas moins de cinq fois par la mairie et des habitants de Muttersholtz. « La majorité a trouvé une issue positive », constate le maire qui se désole par ailleurs que la corbeille installée sur le toit de la Maison de la nature, la plus ancienne d'Alsace, reste inoccupée depuis 20 ans.
Aussi sacrée quela vache en Inde

Hubert, un habitant de la rue Welschinger, au centre du village, ne peut pas encore en dire autant : un nid trône depuis fin mars sur le pignon de sa maison à colombage surplombant le trottoir où gisent fientes et branchages. « Vu les risques pour la façade et les passants j'ai été autorisé à le faire enlever. Un couvreur est intervenu mais la tôle trouée qu'il avait posée en guise de repoussoir n'a pas empêché le couple de le reconstruire au même endroit en 48 heures. Une seconde tentative d'enlèvement a pareillement échoué. Elles ont refait le nid une troisième fois. Quand j'ai vu qu'il y avait trois oeufs j'ai battu en retraite », raconte-t-il. Une nouvelle tentative d'enlèvement avec pose d'un pic anti-retour ou d'une girouette est néanmoins prévue à l'automne...

Face au désarroi de ses concitoyens, Patrick Barbier, sans renier ses convictions écologiques, en est venu, reconnaît-il, à s'interroger sur la nécessité de « limiter » la croissance de la population de cigognes en Alsace. « Je sais que c'est un animal sacré chez nous, comme les vaches en Inde. Il faudrait déjà commencer par arrêter de les nourrir ! », recommande-t-il. À en croire Christian Braun, directeur de la LPO Alsace, l'évolution des effectifs devrait bientôt atteindre un palier en raison des ressources alimentaires disponibles : « Moins de nourriture cela donne moins de cigogneaux à l'envol. C'est un phénomène d'autorégulation naturel qui est encore renforcé par le changement climatique. Difficile toutefois de prédire exactement quand cela arrivera. Peut-être d'ici cinq ans, sinon dix ans ! », explique-t-il.
Xavier THIERY