À Nantes, la tristesse et la colère

Publié dans le panorama le Dimanche 04 août 2019 à 07:05:02

© L'alsace, Dimanche le 04 Aout 2019
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À Nantes, la tristesse et la colère
 

 
Entre 1 500 et 2 000 personnes ont défilé samedi à Nantes. Photo Martin BUREAU/AFP
Des fleurs pour Steve, des insultes pour la police. S'il fallait mesurer l'écart qui s'est creusé entre une partie de la population et ceux qui sont censés la protéger, c'est à Nantes qu'il fallait être ce samedi. « Police, assassins ! », ont scandé tout l'après-midi des milliers de manifestants, offrant un contraste saisissant avec le recueillement qui avait présidé à la cérémonie en mémoire de Steve Maia Caniço, quelques heures plus tôt au bord de Loire.

De chaque côté, peu étaient au courant du rebondissement du jour : le témoignage des secouristes de la Protection civile, recueilli par Le Monde et Presse Océan, dénonçant une intervention totalement disproportionnée des forces de l'ordre la nuit de la disparition de Steve. Qu'importe : le divorce avec la police semble déjà consommé. « Quand ils tapaient sur les zadistes, tout le monde s'en fichait. Puis ça a été le tour des gilets jaunes. Maintenant, c'est les teufeurs. Et après, à qui le tour ? », s'étrangle Géraldine, une jeune Nantaise venue rendre hommage à Steve au pied de la grue près de laquelle son corps avait été découvert lundi.
« Mourir pour de la musique, ce n'est pas possible »

La jeune femme n'était pas venue seule. Quelques centaines de personnes l'entouraient, tous milieux et âges confondus. « C'est la moindre des choses », explique cette retraitée de 79 ans, qui souhaite conserver l'anonymat. « Je ne connaissais pas Steve, mais j'ai une petite-fille qui participe aux mêmes soirées. Je suis venue représenter les parents, pour qu'il n'y ait pas que des jeunes. J'ai eu cinq enfants. Aujourd'hui, j'ai les cheveux gris, mais moi aussi, j'ai aimé faire la fête. Mourir pour de la musique, ce n'est pas possible. »

Certains dénoncent également la police locale, accusée d'avoir la matraque facile. « À Nantes, avec la ZAD, on est marqués. Il y a cette idée que les Nantais sont des durs à cuire, et qu'il faut taper fort », analyse Régine, une retraitée férue d'histoire régionale. Ce que Patrick, un quinquagénaire nantais, résume plus simplement : « Lorsque je croise des voyous, je leur dis bonjour, quand je vois la police, je change de trottoir. »
Les policiers systématiquement hués

Mais davantage que la tristesse, c'est la colère qui prédomine. Colère contre les policiers, colère contre les donneurs d'ordre, contre l'impression d'impunité et d'une justice à deux vitesses... Une colère retenue dans la matinée, et qui trouvera son exutoire l'après-midi, tout au long du second rassemblement contre les violences policières, interdit par la préfecture.

Cette fois, plus question de recueillement. Au carrefour, une pancarte résume l'opinion générale : « Forces de l'ordre, pour notre sécurité veuillez quitter le périmètre ». Malgré l'interdiction sur un périmètre, le cortège s'ébranle vers le centre-ville. Des casques apparaissent dans les rues adjacentes. Huées. « Tueurs d'enfants ! », hurle une femme. « Castaner assassin ! », reprend la foule. Aux abords de la préfecture, ceinturée de CRS, les premières lacrymogènes fusent. Les premiers rangs refluent, mais il en faut plus pour disperser le gros des troupes.

Beaucoup ont défilé avec les gilets jaunes, et voient dans cette manifestation le prolongement de leur combat, sinon un nouveau motif de révolte. « On n'en peut plus de ce système, on a peur pour nos enfants. La police est trop violente, surarmée, c'est la pire d'Europe », affirme Chrystèle, une quinquagénaire venue battre le pavé malgré son handicap.

La suite ne sera qu'un jeu du chat et de la souris aux abords du centre-ville, black bloc contre BAC, émaillé de poubelles en flammes, de pluies de grenades lacrymogènes et de quelques projectiles en retour. Impression de déjà-vu qui n'est sans doute pas près de s'estomper : beaucoup se disent prêts à continuer à manifester, malgré les risques. « Bien sûr que j'ai peur ! Mais s'il faut revenir, je reviendrai pour mes enfants, pour défendre leur avenir », affirme Chrystèle.
À Nantes, Jean-Michel LAHIRE