Hémorragie de médecins aux urgences de Mulhouse

Publié dans le panorama le Samedi 03 août 2019 à 06:46:13

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Hémorragie de médecins aux urgences de Mulhouse
 

 
Le Dr Sami Kacem. Archives L'Alsace/Jean-François FREY
Ils étaient 26 il y a quelques mois. Ils sont 17 aujourd'hui. Ils seront une dizaine en septembre. L'hémorragie se poursuit chez les médecins urgentistes du service des urgences du centre hospitalier Émile-Muller de Mulhouse. Les uns après les autres, ils quittent le service, dont le personnel paramédical et administratif est en grève depuis le 26 avril.

Cette crise n'est pas nouvelle et nationale. Mais en ce moment et à Mulhouse, elle atteint un stade critique. « À l'heure actuelle, je ne sais pas comment on va pouvoir faire fonctionner le service à la fin de l'été », prévient le Dr Sami Kacem, « amer et triste de voir dépérir un service » dans lequel il « vit depuis trente-cinq ans ». « À la fin de votre garde, vous ne savez plus comment vous vous appelez ! », soupire-t-il.
Pourquoi les médecins partent-ils ?

Parce que les conditions de travail sont dégradées. Le centre hospitalier de Mulhouse subit, comme bien d'autres en France, la réduction du nombre de lits d'aval pour l'hospitalisation, le manque de médecins à cause du numerus clausus, l'engorgement des services du fait de personnes qui se rendent aux urgences alors que leur pathologie n'en relève pas, le vieillissement de la population... « L'examen médical d'une personne âgée demande plus de temps et celle-ci passe souvent des heures sur un brancard, faute de lits d'aval », rappelle le Dr Sami Kacem.
Un flux supplémentaire

À ces maux nationaux s'ajoute l'absorption d'un flux de patients supplémentaires consécutif à la transformation du service des urgences de Thann en centre de soins non programmés. Cette activité supplémentaire est évaluée à « 15 à 20 patients par jour », par le Dr Sami Kacem. Et ce n'est qu'un début. Les urgences d'Altkirch sont en sursis jusqu'à la fin de l'année. La polyclinique de Saint-Louis dispose, elle, d'un service ouvert 24 heures sur 24. Même chose à Guebwiller.
Une architecture inadaptée

Autre point noir propre aux urgences de Mulhouse : « l'architecture et l'organisation du service » ne sont plus adaptées pour accueillir autant de personnes, soit 150 à 160 patients en moyenne par jour, avec des pics à 180-190. Le bâtiment des urgences date de 1978 et malgré plusieurs rénovations, dont la dernière a été l'aménagement de nouveaux locaux du Samu en 2018, « le circuit du patient n'est plus cohérent. Il fait des allers-retours dans le service. Le scanner est au 1er étage, la radiologie est au rez-de-chaussée, la réanimation chirurgicale est loin... »

Et puis faute d'espace - actuellement le service dispose de dix boxes quand il en faudrait « au moins le double » -, les gens sont pris en charge dans les couloirs « contre tout respect de l'intimité et du secret médical. Les patients dévoilent leur corps et leur âme meurtris au vu et au su de tous... C'est de la maltraitance ! C'est de la souffrance morale pour le patient, mais aussi pour le soignant qui n'a plus les moyens de faire autrement. »
« Travailler dans des conditions correctes »

« Ça fait plusieurs années qu'on alerte la direction de l'hôpital sur le fait que les conditions se dégradent et qu'il va y avoir des départs », explique le Dr Sami Kacem sans accabler la direction actuelle. « La nouvelle directrice [Corinne Krencker, en poste depuis le mois de septembre 2018] a multiplié les réunions avec le personnel pour essayer de trouver des solutions afin de sortir de la crise », assure-t-il. Lui a fait le choix de rester. « Vous savez, j'ai un attachement moral à ce service dont je suis le doyen. Je souhaiterais laisser à mes jeunes collègues un héritage qui permette de travailler dans des conditions correctes, pour qu'ils puissent s'éclater comme j'ai pu m'éclater quand j'ai commencé et que nous avions tout... »
« Une activité à un niveaude risque devenu critique » selon Agnès Buzyn

Mais avant de transmettre, il va falloir reconstruire « sur des ruines ». Jusqu'à récemment le service n'avait plus de chef à sa tête. Un nouveau chef de service par intérim, le chef du pôle de médecine intensive de l'hôpital, a récemment été nommé en remplacement de l'ancien chef de service par intérim, démissionnaire, qui remplaçait, depuis le mois de septembre 2018, le précédent chef de service. Lui aussi démissionnaire parce qu'il « refusait de porter la responsabilité d'une activité à un niveau de risque devenu critique », peut-on lire dans un courrier adressé à la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, le 1er juillet.

Car la menace pour la sécurité de la population, quelque 275 000 habitants rien que pour l'agglomération mulhousienne, existe. Sami Kacem « tire la sonnette d'alarme » malgré la « réelle volonté de la direction de trouver des moyens pour que le service puisse continuer à fonctionner, même en mode dégradé avec l'apport de médecins généralistes ou intérimaires ».
Une campagne de recrutement

La direction de l'hôpital confirme : « Nous devons renforcer l'équipe médicale pour pouvoir assurer la continuité des soins. » Elle précise par ailleurs avoir « lancé une campagne de recrutement de médecins urgentistes et de médecins généralistes pour exercer au Samu-Smur et aux urgences ». Dans les faits, cela s'est notamment traduit par la publication d'une annonce sur la page Facebook du GHR Mulhouse Sud-Alsace, le 26 juillet. Des appels ont aussi été lancés vers la faculté de médecine de Strasbourg, etc. Néanmoins, « il y a un risque que les postes restent vacants d'ici la fin de l'été parce qu'on manque de médecins en France », complète le Dr Sami Kacem.

La question est alors de savoir combien de temps l'équipe des urgences de Mulhouse pourra continuer à assurer sa mission « en mode dégradé » ? La réponse du Dr Sami Kacem est claire : « Si on n'est pas assez nombreux et que la situation perdure, je ne sais pas si on va tenir. »
Cécile FELLMANN