FAV 1979 Une nuit de folie

Publié dans le panorama le Vendredi 02 août 2019 à 06:03:19

© L'alsace, Vendredi le 02 Aout 2019
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FAV 1979 Une nuit de folie
 

 
 
« Ce qui m'a le plus impressionné, c'était de voir les grandes colonnes de fer supportant la structure en train de fondre sous l'effet de la chaleur. » Photographe pour L'Alsace en 1979, Christophe Meyer a couvert la Foire aux vins pendant une vingtaine d'années. Il était là, cette nuit du 9 au 10 août, lorsque le Parc des expositions s'est embrasé. « C'est Roger Struss, le photographe en charge des faits divers cette nuit-là qui m'a téléphoné vers 1 h du matin. Je ne dormais pas encore, je venais de faire la fermeture de la foire à minuit. Je n'y ai d'abord pas cru, je lui ai dit que j'en revenais tout juste et que tout était normal. »

Alors que Roger Struss se rend immédiatement sur place, l'équipe des journalistes de L'Alsace se retrouve à la rédaction située avenue Jean-de-Lattre-de-Tassigny. Secrétaire de rédaction en charge du desk, Raymond Claudepierre est à la manoeuvre, comme il sait le faire, « très professionnel, rigoureux ». « Il était le chef d'orchestre, à la baguette, nous étions ses musiciens et exécutions la partition », indique Jean-Marc Butterlin, alors journaliste localier. Directeur technique en charge de la rotative à Mulhouse, Jean-Marie Haeffelé est contacté. Très vite, la décision est prise de réaliser un supplément spécial de huit pages qui sera vendu dans la matinée. « Cette nuit fait partie de moments les plus forts de ma vie de reporter », estime Christophe Meyer, qui compare l'événement à la victoire du Racing Club de Strasbourg au Championnat de France, également en 1979, et à la visite de Jean-Paul II en Alsace en 1988. « L'ambiance était fébrile dans la rédaction, nous avions tous à coeur de faire la meilleure image, d'écrire le meilleur texte. » Fonceur, le photographe a une idée lumineuse : il téléphone en pleine nuit au pilote qu'il a rencontré la veille à l'aérodrome de Colmar lors d'un reportage, et lui propose de faire décoller son avion pour réaliser des photos aériennes. Vers 6 h du matin, il est dans les airs. « C'était une autre époque, les patrons disaient oui à tout ! » La photo aérienne fera la une du supplément.

« Je venais de m'endormir lorsque Jean-Marc Butterlin m'a téléphoné », se souvient Christian Battesti, alors journaliste débutant en charge des faits divers - qui deviendra ensuite rédacteur en chef. « Quand il m'a dit que le Parc des expositions brûlait, j'ai cru à une blague et j'ai failli lui répondre qu'on verrait ça le lendemain ! » Mais l'ambiance sonore dans la ville de Colmar l'alerte.
« Le choc face à l'intensité du brasier »

« J'habitais non loin du centre et j'ai remarqué une agitation inhabituelle, je crois me souvenir que le tocsin de la collégiale sonnait. Je me suis directement rendu sur place et là ça a été le choc face à l'intensité du brasier et aux bonbonnes de gaz qui s'élançaient comme des fusées. J'ai rarement retrouvé mes esprits aussi rapidement ! » Roger Struss rapporte que c'est la première fois qu'il a vu Edmond Gerrer (maire de Colmar de 1977 à 1995, NDLR) pleurer.

De retour à la rédaction, les doigts s'agitent sur les machines à écrire. Raymond Claudepierre a pris la précaution de baisser les volets afin que les collègues des Dernières Nouvelles d'Alsace, dont les bureaux se trouvent non loin de là, rue de la Gare, ne se doutent pas de l'agitation qui règne au sein des locaux. « C'était la première fois qu'un titre de la presse quotidienne régionale produisait un supplément au beau milieu de la nuit. TF1 en a fait un sujet », précise Christian Battesti. « C'est certainement professionnellement l'événement le plus extraordinaire que j'ai vécu », dit aujourd'hui Jean-Marc Butterlin.

Le lendemain, en fin de matinée, tous les officiels sont sur place pour une conférence de presse organisée dans l'urgence. C'est à ce moment-là que les suppléments imprimés sont livrés de Mulhouse. « Les collègues des DNA se sont liquéfiés sur place, tandis que nous, nous nous sommes dit : "Waouh, on a fait ça !" », rigole aujourd'hui Jean-Marc Butterlin.
« Une seule fréquence radio pour communiquer »

Sapeur-pompier professionnel depuis quatre ans en 1979, Bernard Zipelius, 27 ans y était également. « J'étais porte-lance avec le grade de caporal, nous travaillions en trinôme », se souvient-il. « Très vite, le lieutenant Bernard Lienhard m'a demandé de l'assister pour gérer un poste de commandement afin de gérer les personnels et les matériels sur place. Je me suis enfermé dans un bureau dans les locaux du parc des expositions qui étaient les moins sinistrés, côté est. Mais honnêtement, à l'époque, personne n'était formé à la gestion opérationnelle d'un tel sinistre. La chaîne de commandement était inexistante, la sectorisation, qui permet de découper la surface de l'incendie en plusieurs parties, avec un responsable et des moyens de communication, n'existait pas encore. Nous n'avions qu'une seule fréquence radio pour communiquer et, pour savoir ce qu'il se passait, le commandant n'avait d'autre choix que de courir d'un endroit à un autre ! » Ce n'est qu'en 1996 qu'un référentiel de formation est mis en place pour les sapeurs-pompiers. « Avant, les formations étaient très hétérogènes. Elles étaient décidées par les chefs de centres qui étaient placés sous l'autorité des maires. » Dans un premier temps, seuls un camion-citerne et la grande échelle avaient été dépêchés sur les lieux, mais l'embrasement était tel qu'un maximum de renforts a très vite été requis. Une centaine de pompiers et deux grandes échelles ont été mobilisés. « Nous allions faire face à une énorme propagation, c'était évident car le potentiel combustible était énorme avec le contenu des stands : des meubles, des fauteuils, des bouteilles de gaz, etc. »

L'incendie a marqué les esprits de tous les Colmariens. « Quand je dis que j'étais pompier à Colmar à cette époque, on me demande très souvent si j'ai vécu l'incendie de la Foire aux vins. »

Durant cette folle nuit, deux personnes n'ont jamais pu être jointes et sont complètement passées à côté de l'événement : Gérard Klinkert - père de Brigitte, présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin -, qui était alors chef d'agence de L'Alsace à Colmar, et Paul Eschbach, rédacteur en chef. Selon des témoins de l'époque, ce dernier en aurait été durablement vexé. « Nous n'avons pas réussi à les réveiller ! », s'exclame Jean-Marc Butterlin, mi-désolé, mi-amusé.
Véronique BERKANI PLUS WEB Voir notre diaporama sur lalsace.fr