Sécheresse Les arbres souffrent en Alsace : SOS, forêts en danger

Publié dans le panorama le Jeudi 01 août 2019 à 06:06:23

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Sécheresse Les arbres souffrent en Alsace
Sécheresse Les arbres souffrent en Alsace : SOS, forêts en danger
D'arbre en arbre, nos forêts se meurent. Affaiblis par les périodes répétées de sécheresse, sapins et hêtres crèvent de soif et d'invasions de parasites. Au-delà des dégâts immédiats, se pose une terrible question : que faut-il replanter pour espérer que nos forêts soient toujours là dans une centaine d'années ?

 
Dans le Jura alsacien, sapins et épicéas virent au rouge, rongés par la soif et des parasites.
Du vert, ils sont passés au rouge. Et c'était là le signe qu'ils s'étaient éteints. Les sapins n'ont pas pour habitude de changer de couleur, mais ces dernières semaines nombre d'entre eux, dans la région, se sont parés de couleurs d'automne au moment de leur décès. Morts de soif au coeur de l'été.

Des Vosges du Nord au Jura alsacien, des environs de Haguenau à ceux de Mulhouse, ailleurs dans le Grand Est, en Allemagne, en Suisse, le constat est partout le même : dramatique, inquiétant.

« Nous vivons une période de déficit hydrique comme on n'en a jamais connu », résume Rodolphe Pierrat, adjoint au directeur territorial de l'ONF (Office national des forêts) en Alsace. « 2015 et 2016 ont déjà été difficiles », rappelle-t-il, et l'année dernière ne l'a pas été moins avec une sécheresse qui a duré. Et cette année, coup de massue : sur fond de sécheresse toujours, « on a déjà eu deux canicules, dont une en juin pendant la période où les arbres sont en pleine croissance et ont besoin de beaucoup d'eau ». Les sapins s'y sont épuisés, et avec eux les hêtres et les épicéas.

Dans le même temps, leurs prédateurs prenaient des forces. Parmi eux, les scolytes, minuscules coléoptères dévoreurs de bois capables de coloniser un arbre par milliers. Le printemps très long de l'an dernier a permis à ces rongeurs de bois de proliférer bien plus que d'habitude. « Normalement les scolytes sont actifs de fin mai à octobre, mais l'an dernier ils l'ont été d'avril à novembre », ce qui leur a permis de presque doubler leurs cycles de reproduction, explique Sacha Jung, délégué général de Fibois (Fédération interprofessionnelle de la filière Forêt-Bois) pour le Grand Est.

C'est donc en nombre que les insectes ont commencé leur campagne 2019. Comme bien des criminels, ils choisissent leurs victimes quand elles sont déjà faibles, et se sont abattus sur les épicéas assoiffés. Ils pondent sous l'écorce, leurs larves creusent des galeries pour se nourrir, grandissent, et s'envolent par nuées pour aller attaquer ailleurs. « Tous les jours, on trouve de nouvelles parcelles infectées en Alsace. Parfois, des endroits qui étaient sains quand on y était passés deux semaines avant », poursuit Sacha Jung.

Les dégâts sont rapides, « en deux mois l'arbre vire au rouge ». Seule solution : couper. Vite. « Plus on récolte l'arbre infesté tôt, plus on peut en tirer une valeur économique », poursuit le représentant des professionnels de la filière bois.
« On est dans une situation d'urgence »

« Si on coupe un arbre avant qu'il ne soit trop attaqué, on peut encore en faire de la charpente. Au bout de deux mois, on ne peut plus en faire que de l'emballage, du panneau ou du bois énergie ». Et surtout, « plus on coupe l'arbre tôt, plus on peut éviter que les larves se développent et aillent en coloniser d'autres. On a moins d'un mois pour le faire. »

« On est dans une situation d'urgence, c'est pour ça qu'on essaie de repérer et couper au plus vite les foyers infestés, explique encore Sacha Jung. Le problème c'est que les chantiers sont disséminés, compliqués à programmer. Les entreprises ne chôment pas... »

Spécificité alsacienne, seul le quart de la surface de forêt de la région appartient à des exploitants privés. Les trois autres quarts relèvent du domaine public (forêts domaniales ou communales) et sont donc sous la garde de l'ONF. La proportion est inverse au niveau national.

Or les forêts couvrent le tiers de la surface de la région (38 %). Autant dire une multitude d'aiguilles mortes dans une immense botte de bois. Alors, pour ses « coupes sanitaires », l'ONF « priorise les interventions : on privilégie les arbres qui ont une valeur économique. S'ils sont disséminés ou de mauvaise qualité on les laisse », explique Rodolphe Pierrat. Difficulté supplémentaire, « beaucoup de scieries sont fermées en août, et les capacités de sciage sont restreintes ».

Et ensuite, comment remplacer les arbres décimés ? L'inéluctabilité du réchauffement climatique a été intégrée, avec des préconisations de l'ONF publiées il y a pas moins de 15 ans. Mais de nombreuses inconnues demeurent, qui conditionnent le choix des essences à planter selon les lieux : « On ne sait pas comment évoluera le régime hydrique ces prochaines années : beaucoup de pluie en hiver ? Au printemps ? Du gel ? », s'interroge Rodolphe Pierrat.

Alors « on fait des tests. On laisse s'exprimer la nature, on observe la sélection naturelle des essences et des diversités génétiques », mais en gardant à l'esprit qu'un arbre adapté à la météo chaude et sèche de ces deux dernières années ne le sera pas forcément à la météo des 20 prochaines années, encore moins des 80 suivantes.
« On ne sait pas à quoi ressembleront les prochaines années : beaucoup de pluie en hiver ? Du gel ? »

Or, « un épicéa pousse de 15 à 20 cm en 20 ans. On le récolte quand il a 80 ou 120 ans. Pour un chêne c'est 120 ou 150 ans, jusqu'à 180 pour un chêne », poursuit Rodolphe Pierrat.

Les épicéas de plaine étaient encore peut-être adaptés à leur environnement il y a une quarantaine d'années, ils sont maintenant bien plus à l'aise en altitude. Alors « en plaine on va plutôt replanter du feuillu. Dans certaines zones on teste des hêtres de Provence, qui sont adaptés aux conditions climatiques qu'on pense avoir ici dans 10, 20 ou 50 ans. Et en altitude des résineux, plutôt des essences qui ne craignent pas trop le scolyte comme le pin douglas. Il y en a déjà 15 000 ha en Alsace, ici il pousse bien », explique Sacha Jung.

Problème supplémentaire, ces tests nécessitent d'exposer de jeunes et petits arbres à un danger cette fois bien plus gros qu'eux : la surabondance des grands herbivores en Alsace. Cerfs, chevreuils et autres sangliers pullulent, alors « pour replanter on doit grillager, ce qui double le coût de l'opération, donc on ne peut replanter que la moitié de ce pour quoi on a le budget », explique le cadre de l'ONF.

Replanter et sélectionner à l'abri du grand gibier, soulignent les acteurs du secteur, ne pourra se faire efficacement sans aide des pouvoirs publics. Et c'est urgent.
Anne-Camille BECKELYNCK