dna Ces polluants dans la nappedont on ne sait quasiment rien

Publié dans le panorama le Dimanche 28 juillet 2019 à 06:22:43

© Dna, Dimanche le 28 Juillet 2019 
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ENVIRONNEMENT 
Ces polluants dans la nappe dont on ne sait quasiment rien
C'est une fin de journée peinture à la maison. Les pinceaux ont été nettoyés au white-spirit. Que faire du reste de produit diluant ? Hop, dans l'évier, ni vu ni connu. Un verre d'eau pour vous désaltérer ? Sans le savoir, vous buvez peut-être une eau contaminée aux résidus d'hydrocarbures. 
 

 
Souvent, la nappe phréatique affleure, ce qui la rend d'autant plus fragile vis-à-vis de la pollution.
L'observatoire de la nappe d'Alsace (Aprona), lors de sa dernière campagne de mesures en 2016, a identifié pas moins de 135 molécules ou substances différentes dans les eaux souterraines alsaciennes sur plus de 350 recherchées (DNA du 17 novembre 2018). Et cela ne tient pas compte des métaux, ni des pesticides et leurs résidus.
Un enjeu « patrimonial »

« On ne savait pas trop ce qu'on allait trouver, raconte Baptiste Rey, chargé d'études Eaux souterraines à l'Aprona. On n'avait aucune référence concernant ces substances, très peu documentées au niveau toxicologique. » Miguel Nicolaï, expert en substances toxiques à l'Agence de l'Eau Rhin-Meuse, complète : « C'est un enjeu de connaissance car il y a des dizaines de milliers de composés utilisés au niveau européen. » Et selon la directive-cadre sur l'eau adoptée en 2000, il ne faut pas accumuler dans les eaux souterraines des produits qui ne sont pas censés y être. « Toxique ou pas, c'est avant tout un enjeu patrimonial », explique le spécialiste.

Les experts colmariens ont donc recherché différentes familles de produits afin de dresser l'inventaire dans la nappe phréatique : des pesticides, mais aussi des médicaments, des adjuvants alimentaires, des hydrocarbures, des PCB (les polychlorobiphényles, utilisés comme isolants électriques quasi inflammables, interdits en France depuis 1987), des « composés organiques volatils », etc. La liste est longue et garnie de noms obscurs, tel le « Di (2-ethylhexyl) phtalate », un plastifiant, perturbateur endocrinien, toxique pour la reproduction, que l'on retrouve dans un point de mesure sur quatre en Alsace.

Yves Lévi, professeur en santé publique et environnement à la faculté de pharmacie de l'université Paris Sud, le résume de manière directe : « Quel est le risque d'être exposé toute sa vie à de petites quantités de polluants venant de l'air, de l'eau, de la nourriture ou des cosmétiques ? On n'en sait rien ! » Pour le scientifique, cette « multipollution chimique » est une « pression majeure sur tous les continents de la planète » et est le « second enjeu avec le réchauffement climatique ».

Il dresse la liste des affections qu'on a « du mal à expliquer » : les cancers hormonaux dépendants (sein, testicules), « qui n'arrêtent pas d'augmenter depuis 50 ans », le diabète, les troubles de la reproduction et la baisse de la qualité du sperme. « En laboratoire, on arrive à montrer qu'il y a un risque provenant de ces molécules. Dans la vie réelle, c'est plus difficile. » Il va plus loin : « Chaque jour et jour après jour, cela va forcément provoquer quelque chose mais quoi ? La femme enceinte, par exemple, devrait être complètement protégée durant les quatre premiers mois de grossesse. Mais il faut bien qu'elle mange... »
Quelles limites ?

Si les concentrations mesurées par l'Aprona sont très faibles, de l'ordre du microgramme par litre, voire du nanogramme (un milliardième de gramme par litre), rien ou presque n'est disponible sur les limites toxicologiques de ces molécules, dont on ne sait pas si elles se retrouvent, ou non, dans l'eau potable (lire ci-dessous). L'Aprona, dans un premier rapport sur le sujet réalisé en partenariat avec l'Allemagne et la Suisse, mentionnait les seuils utilisés par nos voisins allemands et suisses pour ces polluants émergents. Des valeurs purement indicatives, « sans fondement toxicologique ou juridique », prévient Baptiste Rey. Car évaluer la toxicité de chaque molécule est loin d'être chose facile. « Soit on fait ligne par ligne et on y passe 40 ans et un paquet d'argent, complète Yves Lévi. Ou on va vite pour protéger la population, et on met une valeur dite de gestion. » Il donne en exemple la limite de 0,1 µg/L pour chaque pesticide dans l'eau potable, « toxique ou pas, on s'en fiche, c'est une norme ».

L'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) s'est penchée sur la question pour certaines molécules, dont la carbamazépine, un antiépileptique en tête des médicaments retrouvés dans l'eau du sous-sol alsacien (26 % des points de mesure). Dans un rapport daté de 2013, et coécrit par Yves Lévi, la conclusion des experts est « qu'au regard des connaissances actuelles, le risque sanitaire lié à l'ingestion de carbamazépine via l'eau destinée à la consommation humaine aux doses d'expositions connues en France est considéré comme négligeable. »

De quoi être rassuré ? « Le rapport ne concernait pas le mélange, répond le professeur parisien. Molécule par molécule, c'est faible, oui. Mais le mélange de tout ça, ça donne quoi ? » Personne n'en sait grand-chose. C'est Réguisheim qui obtient la palme du cocktail le plus varié : pas moins de 65 molécules différentes ont été détectées dans un des quatre points de mesure de l'Aprona. En mettant de côté les phytosanitaires, c'est Mulhouse et Sélestat qui montent sur le podium avec 46 produits différents.
« Il faut arrêter de boufferdu plastique »

Comment s'en sortir et évaluer la toxicité de mélanges qui changent à chaque endroit et à chaque moment ? « Ce n'est pas insoluble, mais il faut les moyens, s'écrie Yves Lévi. Il y a des plans au niveau national, mais pas d'argent. » La loi du 26 janvier 2016 de modernisation du système de santé a intégré pour la première fois en droit français un nouveau concept : l'exposome. Il s'agit, ni plus ni moins, de réussir à quantifier et à étudier l'ensemble des expositions sur la vie entière qui peuvent influencer la santé, qu'elles viennent de l'eau, de l'air, de la nourriture... « Peut-être que dans 20 ou 30 ans, les relations avec des pathologies seront établies, espère Yves Lévi. Il y a de grands programmes européens et américains qui travaillent sur cela. »

Et en attendant ? « Il faut arrêter de bouffer du plastique ! » Et aussi ne pas jeter le white-spirit dans l'évier...
Laurent RIGAUX PLUS WEB Les polluants retrouvés dans votre commune à retrouver sur dna.fr

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