Collectivité d'Alsace et régionalisme : « Il y a un risque d'éloignement de la nation »

Publié dans le panorama le Samedi 27 juillet 2019 à 06:04:31

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Politique 
Collectivité d'Alsace et régionalisme : « Il y a un risque d'éloignement de la nation »
Alors que beaucoup se réjouissent de la création de la Collectivité européenne d'Alsace, d'autres s'inquiètent : « La différenciation territoriale favorise les mouvements ethno-régionalistes », constate l'historien strasbourgeois Benoît Vaillot*, spécialiste des frontières et des identités. 
 

 
Benoît Vaillot.
Que pensez-vous de la création de la Collectivité européenne d'Alsace ?

Je pense que c'est un gadget administrativo-politique qui met en danger l'unité et l'indivisibilité de la République : on attribue à une collectivité spécialement créée des compétences particulières exorbitantes et la possibilité d'adapter des lois.
Exorbitantes ?

La Collectivité européenne d'Alsace va être dotée de compétences supplémentaires que d'autres collectivités n'ont pas en matière de coopération transfrontalière, économie et innovation, formation professionnelle, éducation, culture, logement, ainsi que les langues et cultures régionales.

La nouvelle collectivité aura la possibilité, par exemple, de promouvoir le bilinguisme, en prenant partiellement en charge, de façon encore assez floue, l'enseignement de l'allemand. Or pour être professeur d'allemand en France il faut normalement avoir passé un concours de l'Éducation nationale et/ou être recruté par l'État. L'exception accordée à l'Alsace en la matière présage un désengagement de l'État sur des missions fondamentales et fait courir le risque d'une décentralisation sans règles communes, avec un transfert désorganisé des compétences étatiques au bon vouloir des élus locaux. De plus, c'est illisible pour les citoyens et dangereux pour l'indivisibilité de la République.
Au fond, vous contestez la « décentralisation à la carte » voulue par le gouvernement...

Le droit à la différenciation territoriale repose sur l'idée que toutes les collectivités sont différentes et que leurs compétences doivent épouser leurs besoins. Mais le problème est que l'expression de ces besoins découle de revendications identitaires et non de la défense de l'intérêt général local.

Un statut spécifique pour l'Alsace ne bénéficiera en réalité pas vraiment à la Région et à ses habitants. Cela affirme seulement une identité spécifique, alors qu'en fait personne en France ne conteste la réalité de la spécificité alsacienne.
Mais justement, l'existence même de l'Alsace en tant qu'entité institutionnelle, sa place sur la carte de France officielle, a été effacée par la réforme territoriale de 2015 et la création de la Région Grand Est. Est-ce que ce n'est pas là le péché originel ?

Cette réforme territoriale bâclée est l'une des plus grandes fautes de la présidence de François Hollande. Elle a supprimé des régions cohérentes et pertinentes pour l'action publique, et l'Alsace a été l'une de ces victimes. La suppression de la Région Alsace a été une erreur fondamentale et la création du Grand Est une erreur encore plus grande. On a rassemblé ensemble des régions au profil politique, économique et culturel très différent pour constituer un monstre administratif qui éloigne les citoyens des centres de décision. Et plutôt que de remédier à cette situation ubuesque en cassant la réforme de 2015, le président de la République et son gouvernement réalisent une réforme encore plus néfaste en créant une nouvelle collectivité avec de nouvelles compétences, mais qui va rester dans la Région Grand Est. L'Alsace devrait tout simplement redevenir une région à part entière.
Vous êtes spécialiste de la construction des souverainetés et des identités nationales. D'après vos recherches, quels effets ont les différenciations territoriales de ce type ?

La promotion des différences de compétences entre collectivités génère une surenchère ethno-régionaliste. Par « ethno-régionalisme » on qualifie le régionalisme d'exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l'État central et qui construit l'identité régionale contre ce dernier. Il distille une petite musique contre l'État, qui est comparable à celle que l'on retrouve chez certains élus nationaux contre l'Union européenne : « Ce n'est pas notre faute, c'est la faute à Bruxelles », « ce n'est pas notre faute, c'est la faute à Paris », au fond, c'est le même discours.

Globalement, les mouvements ethno-régionalistes manipulent les identités régionales et même, au besoin, les inventent ! Ça a été le cas en Italie avec l'invention de la Padanie dans les années 1970. Cette région a été inventée par la Ligue du Nord (initialement « Ligue du Nord pour l'indépendance de la Padanie », rebaptisée en 2018 « La Ligue » - « Lega » en italien. Ce parti d'extrême droite est aujourd'hui dans la coalition au pouvoir, avec notamment le ministre Matteo Salvini, ndlr). Ce parti ne souhaitait plus verser à l'État italien des impôts qui seraient redistribués pour le développement de toute la péninsule italienne (structurellement plus riche au nord qu'au sud), et a donc inventé une identité pour le justifier.

Les exemples en France ne vont assurément pas aussi loin, mais on peut s'étonner de voir qu'à Rennes les plaques de rue sont aussi écrites en langue bretonne alors qu'historiquement personne à Rennes n'a jamais parlé breton !

On constate que, pour s'implanter durablement, les mouvements ethno-régionalistes ont toujours comme priorité la revendication des compétences en matière éducative et culturelle pour la région ; l'aménagement du territoire qu'ils mettent en avant pour rassurer n'est qu'un leurre. C'est pour ça qu'ils insistent autant sur la question de l'apprentissage des langues régionales.
La Corse a obtenu en 1991 un statut différencié. Qu'est-ce qu'on a pu observer depuis, ces 28 dernières années ?

On constate que la différenciation territoriale favorise mécaniquement les mouvements ethno-régionalistes puisqu'elle leur offre la reconnaissance institutionnelle qu'ils réclament. Jusqu'à récemment, les régionalistes corses ne représentaient qu'eux-mêmes et une poignée de mafieux. Mais la création de la collectivité territoriale de Corse leur a donné une légitimité forte, et ils n'ont cessé de progresser. Maintenant on compte plusieurs partis régionalistes corses, dont le score total a doublé entre 2004 et 2010 (de 17 à 35 %). Ils ont fait leur entrée à l'Assemblée nationale en 2017, avec trois députés sur qautre circonscriptions.

Dans ce cadre institutionnel, le danger est qu'à terme les partis nationaux disparaissent au profit des partis régionaux. Donc c'est une illusion, de la part des élus locaux alsaciens, de penser qu'ils vont maîtriser, contenir, ou avaler les autonomistes. Au contraire, ils vont devoir être dans une surenchère face à eux pour exister politiquement dans le cadre de la nouvelle entité territoriale. Ils vont être progressivement phagocytés, et à terme l'unité nationale est en danger.
Et donc selon vous, plus on en donne aux régionalistes plus ils en demandent ?

Absolument. Regardons à l'étranger pour prendre du recul sur nos débats franco-français. Un exemple évident nous est offert par la Catalogne. La proclamation unilatérale d'indépendance de 2017, tous les spécialistes des territoires en Europe la jugeaient inévitable. Depuis les années 1980, l'État espagnol a cédé à toutes les demandes des régionalistes. Le degré d'autonomie de la Catalogne s'est tellement rapproché de l'indépendance qu'il était devenu logique que les indépendantistes terminent le processus. En face, l'État espagnol a réagi de façon extrêmement brutale, à la mesure de son laxisme pendant 40 ans.

Au Royaume-Uni, des compétences particulières sont attribuées aux entités qui la composent (Angleterre, Pays de Galles, Écosse, Irlande du Nord) à travers la devolution. Cela a permis aux indépendantistes écossais du SNP (Scottish National Party) d'accéder au pouvoir. Ils ont organisé en 2014 un référendum sur l'indépendance (55,3 % de non) et parlent d'en organiser un nouveau pour ne pas être embarqués dans le Brexit. Si l'Écosse prend son indépendance, le Royaume-Uni est non seulement mort, mais la nation britannique aussi.

Il y a aussi l'exemple belge. Les régionalistes flamands demandent depuis plus de 50 ans plus d'autonomie en disant, à chaque fois, que c'est la dernière. Ça a amené en 1993 à une fédéralisation de l'État belge, avec des entités séparées selon des critères territoriaux et linguistiques. Maintenant les indépendantistes flamands demandent de régionaliser des domaines fondamentaux comme l'impôt ou la sécurité sociale. Aujourd'hui il ne reste plus à la Belgique que son roi et une équipe de football. Francophones et Flamands ont même des partis politiques séparés au Parlement national. Ce n'est pas une prédiction folle que d'envisager la dissolution de la Belgique à moyen terme.

On constate que plus on donne aux régionalistes plus on tend vers la destruction de l'État et de la nation.
Donc selon vous, la création de cette collectivité alsacienne fait courir à terme le risque d'une sécession ?

Les mouvements ethno-régionalistes prennent des formes différentes selon les territoires, et il ne faut pas voir la Catalogne partout, mais il y a un risque d'éloignement de la nation. Toute différenciation territoriale fait mettre le doigt dans cet engrenage. Cela ne veut pas dire que la décentralisation est un danger en soi, mais qu'il faut proposer une décentralisation au service de la population qui n'amoindrit pas le rôle de l'État. L'État doit garder un rôle social fort et permettre d'équilibrer le territoire.

C'est pour cette raison qu'il faudra être vigilant sur d'éventuelles revendications fiscales. La volonté d'autonomie fiscale a souvent été le moteur de l'indépendantisme. En Écosse, les revendications indépendantistes sont aussi motivées par le fait qu'il y a du pétrole en mer du Nord et qu'ils ne veulent pas partager le magot.

La décentralisation à la carte telle que la proposent le président de la République et le gouvernement actuel profite in fine toujours aux mêmes : les métropoles et les régions les plus riches. Il n'y a aucun intérêt pour la Corrèze de demander un statut particulier puisqu'elle n'en aura jamais les moyens. Cette réforme est dangereuse parce qu'elle risque de flatter les mouvements ethno-régionalistes qui souhaitent mettre fin à la solidarité nationale et à l'égalité territoriale qu'apporte l'État républicain. Les inégalités territoriales de notre pays, révélées lors de la crise des Gilets jaunes, n'ont pas fini de s'accroître.
Interview réalisée par Anne-Camille BECKELYNCK * Benoît Vaillot est agrégé d'histoire, doctorant à l'Université de Strasbourg et à l'Institut universitaire européen de Florence. Il est spécialiste des frontières.

* Benoît Vaillot est agrégé d'histoire, doctorant à l'Université de Strasbourg et à l'Institut universitaire européen de Florence. Il est spécialiste des frontières. 

 
 

 

Communiquer pour convaincre... et obtenir plus
On a découvert l'annonce par hasard sur le forum des anciens de l'école de journalisme de Strasbourg : « La future collectivité Alsace recherche un expert en charge de la stratégie de communication et de notoriété dans le cadre de sa construction. »

Ce poste correspond à trois besoins, explique aux DNA Frédéric Bierry, président du conseil départemental du Bas-Rhin. D'abord, que la future collectivité soit « incarnée par les agents (des deux conseils départementaux, voués à fusionner, ndlr). L'échec du référendum de 2013 reposait notamment sur le fait que ce projet n'était pas soutenu par les agents », qu'il faut donc convaincre. Aussi, « aller vers les Alsaciens pour expliquer comment va fonctionner cette collectivité, pour la construire en proximité avec les habitants et qu'elle soit leur collectivité, qu'ils en soient fiers et la portent ». Et aussi pour « montrer le bénéfice de cette collectivité au-delà de l'Alsace. Il faut qu'on prouve que la confiance que l'État fait à l'Alsace est bien placée. C'est comme ça que nous pourrons obtenir les compétences supplémentaires que nous souhaitons pour la suite », ajoute Frédéric Bierry, citant le développement économique, la santé, les transports et l'emploi. ACB