« Créer une société où la violence devient intolérable »

Publié dans le panorama le Mercredi 17 juillet 2019 à 05:43:58

© Dna, Mercredi le 17 Juillet 2019
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Société Le nombre de féminicides est en hausse depuis janvier 2019
« Créer une société où la violence devient intolérable »
En France, depuis janvier 2019, 76 femmes ont été assassinées par leurs conjoints (*). La Strasbourgeoise Sandra Baumann était la 45 e . Un Grenelle des violences conjugales est annoncé pour septembre. Le point en Alsace, où 37 téléphones grave danger sont à disposition.
 

 
En avril, une marche en mémoire de Sandra Baumann a été organisée par l'association Osez le Féminisme 67.
Associations, gendarmes, policiers et magistrats travaillent conjointement à l'accueil et l'accompagnement des femmes victimes de violences conjugales. Les différents acteurs sollicités mettent tous en avant l'indispensable pluridisciplinarité. À l'hôtel de police de Strasbourg, un point accueil victime, géré par les associations, avec un psychologue, est ainsi à disposition du lundi au vendredi et il y a une astreinte les week-ends, depuis le milieu des années 2000. « Sans cette aide, les policiers seraient démunis. Eux peuvent se recentrer sur le juridique », appuie ainsi Sandra Friedrich, cheffe d'état-major, qui coiffe l'action de la police sur ce dossier dans le Bas-Rhin.
« Une amélioration ces dix dernières années »

« Même si ce n'est jamais suffisant, il y a eu ces dix dernières années une amélioration qualitative qui repose sur la complémentarité. Les associations centralisent l'ensemble de la question pour que les victimes n'aient pas à se raconter à chaque fois », fait valoir de son côté Faouzia Sahraoui, psychologue, directrice générale de SOS Aide aux habitants, à Strasbourg, qui compte une quinzaine de permanences dans tout le Bas-Rhin. Nathalie Kielwasser, vice-présidente du tribunal de grande instance (TGI) de Colmar, a constaté une réactivité plus grande : « Comme tous les débats de société, les victimes savent qu'elles sont mieux reçues. Un protocole est en place dans tous les parquets de France, systématiquement informés ».
37 téléphones grave danger en Alsace

Viaduq 67 et SOS Aide aux habitants, toutes deux du réseau France Victimes, sont des acteurs clés du réseau bas-rhinois. « Le téléphone vient compléter les autres dispositifs existants », remarque Faouzia Sahraoui. Dans le Bas-Rhin, 22 sont attribués (lire ci-contre). « Les retours sont positifs. Les femmes se sentent rassurées, quand elles actionnent le téléphone, la police ou la gendarmerie sont là dans les dix minutes. Le cadre est très protecteur, mais ne garantit pas tout ». Le téléphone grave danger a le mérite de faire baisser la peur, et la dangerosité, a aussi noté, à Mulhouse, Isabelle Depommier, directrice du pôle "aide aux victimes" de l'association Appuis, également membre de France Victimes, et référente pour le dispositif dans le Haut-Rhin. Tous les trois mois dans le comité de pilotage départemental pour faire le point sur les situations en cours, avec notamment les SPIP (services pénitentiaires d'insertion et de probation). « Les quinze téléphones à disposition dans le département ont pour le moment permis d'éviter les drames. Il n'y a pas eu d'échec du dispositif et s'il y a eu des interpellations, il n'y a pas eu de faits graves », note Nathalie Kielwasser. « En 2018, pour le département, ce sont 23 femmes qui ont été protégées par un téléphone. Avec elles, 45 enfants, eux aussi exposés. C'est important de le souligner », ajoute Isabelle Depommier. Actuellement 14 sont attribués, un 15e doit l'être bientôt, mais le nombre peut vite fluctuer. Il s'agit aussi pour l'équipe d'aider ces femmes à s'en sortir.
La formation

« Entre 150 et 170 femmes déposent plainte pour des violences par trimestre. Le chiffre fluctue mais est constant, il n'y a pas eu d'explosion du phénomène », note Sandra Friedrich, commandant de police. Toutes les victimes ne déposent pas plainte ou ne sont pas connues. C'était le cas de Sandra Baumann, assassinée au mois d'avril par son compagnon. Pour améliorer l'accueil, policiers et gendarmes suivent des formations, assurées par le Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). Ainsi, depuis une dizaine d'années, 250 policiers bas-rhinois ont été formés, prioritairement ceux qui traitent les violences, détaille Sandra Friedrich. C'est aussi le cas pour les gendarmes. Chaque compagnie à des référents. La présence d'intervenants sociaux s'est généralisée, avec l'appui des Conseils départementaux, il y a une quinzaine d'années pour le Bas-Rhin, département pilote, puis dans le Haut-Rhin : « Après l'intervention à chaud, il n'y avait pas de suivi. Souvent les gendarmes découvraient le sujet », indique la direction régionale de la gendarmerie. « Tous les gendarmes chargés de l'accueil ont été au minimum sensibilisés. Ils ont des clés, les réflexes à avoir, ajoute un gendarme haut-rhinois. Même ceux qui n'osent pas porter plainte, on saura les orienter vers une association, vers de l'hébergement d'urgence s'il faut. On sait mettre une personne à l'abri tout de suite en respectant la confidentialité ».
Comment faire mieux ?

Le commandant de police Sandra Friedrich voit une marge de progression possible dans l'accélération du traitement des plaintes. Faouzia Sahraoui estime qu'il serait pertinent de davantage s'attacher aux soins à apporter aux auteurs de violence : « Pour les cas qui relèvent de la psychiatrie, 1 000 téléphones ne suffiront pas ». Tous, mettent en avant l'importance de la solidarité. Pour Isabelle Depommier, d'Appuis, l'implication de la société est essentielle : « Certaines doivent leur vie aux voisins. Parfois, au contraire, l'absence de réactions a été préjudiciable. Il faudrait créer une société où la violence devient intolérable ». Et de citer dans cet esprit, la journée de sensibilisation du grand public organisée chaque 25 novembre par l'Observatoire de la vie intrafamiliale mis en place par la Ville de Mulhouse. Faouzia Sahraoui, de SOS Aide aux habitants, se rend, elle, au pied des immeubles pour discuter avec les habitants : « Ne pas intervenir peut être de la non-assistance à personne en danger ». En France, près d'une femme meurt tous les trois jours victime de son conjoint, amant, petit ami. Un numéro de téléphone existe : le 3919.
Myriam AIT-SIDHOUM (*) Il s'agit d'un recensement national établi par un collectif féministe baptisé « Féminicides par compagnons ou ex », à partir des parutions dans les médias.

(*) Il s'agit d'un recensement national établi par un collectif féministe baptisé « Féminicides par compagnons ou ex », à partir des parutions dans les médias.