Le prix de l'incorporation de force

Publié dans le panorama le Mardi 16 juillet 2019 à 05:39:11

© Dna, Mardi le 16 Juillet 2019
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histoire   
Le prix de l'incorporation de force
Tout ce qui touche aux Malgré-Nous est sensible. L'une des questions les plus délicates concerne l'indemnisation de ce qui fut un drame personnel, familial et régional. Cette indemnisation se devait d'être d'abord morale, mais le règlement d'un préjudice moral doit aussi avoir une traduction financière.
 

 
Environ 130 000 Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force dans l'armée allemande.
La révélation en février dernier de pensions (350 EUR mensuels en moyenne) versées par l'Allemagne à d'anciens soldats et auxiliaires du régime nazi a créé un nouveau trouble, avant qu'il ne soit établi que ceci ne concernait en rien les Malgré-Nous (DNA du 28 février, du 6 mars et du 5 juin 2019). Dans les faits, comme l'on peut s'en douter, la guerre a coûté énormément aux Alsaciens-Mosellans incorporés de force par les nazis, et ils n'ont reçu après-guerre que des bribes de reconnaissance.
Pour les Malgré-Nous

Il fallut attendre 1 978 pour que les chefs d'État français et allemand Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt nomment deux représentants, Daniel Hoeffel et Alex Moeller, pour régler cette question de l'indemnisation des Malgré-Nous d'Alsace-Moselle. Un accord est conclu le 23 février 1979 : il prévoit la création d'une fondation de droit local, la future Fondation entente franco-allemande (Fefa), et le versement à celle-ci, par l'Allemagne, d'un fonds de 250 millions de DM, soit 750 millions de francs de l'époque et 117,5 millions d'euros aujourd'hui. Il fallut deux années supplémentaires pour que la Fefa soit officiellement créée, le 28 septembre 1981. La faute notamment au contentieux de la forêt du Mundat, près de Wissembourg, annexée par l'administration française en 1946. Le règlement de ce litige fut le premier effet de la Fefa, née avec deux objectifs : indemniser les Malgré-Nous et favoriser la coopération franco-allemande.
7 500 francs, soit 1 143,37 euros par personne

« Le premier versement de l'Allemagne est intervenu en juin 1984 et on a versé les premières indemnisations dès le mois de décembre suivant », se souvient Jacques Jolas, délégué général de la Fefa, embauché en cette même année 84. Pour déterminer l'indemnisation, la Fefa a effectué une simple division : 750 millions par 100 000, soit 7 500 francs, ce qui fait 1 143,37 euros. Il est admis qu'environ 130 000 Alsaciens-Lorrains ont été incorporés de force (100 000 Alsaciens, 30 000 Lorrains) et que 30 000 d'entre eux sont morts ou disparus. La fondation a fait le choix de diviser l'enveloppe par 100 000, sachant qu'à l'époque seuls quelque 80 000 certificats « portant reconnaissance de la "qualité d'incorporé de force" dans l'armée allemande » avaient été délivrés. Car « n'est pas Malgré-Nous qui veut », rappelle Jacques Jolas Pour prétendre à l'indemnité de la Fefa, il fallait posséder ce certificat, créé en novembre 1952, et avoir fait l'objet d'une enquête de la gendarmerie et des renseignements généraux.

Ces 7 500 francs ont été versés entre 1984 et 1986 à 86 555 Malgré-Nous ou à leurs ayants droit (environ la moitié de Bas-Rhinois, un quart de Haut-Rhinois et un quart de Mosellans). Quand les Malgré-Nous étaient décédés, pendant ou après la guerre, l'indemnité était versée à leurs veuves ou parents (s'ils étaient célibataires) et à défaut, à leurs descendants.

En mai 1989, puisqu'il restait de l'argent, le comité directeur de la Fefa, dans lequel siégeaient les anciens combattants, a décidé un versement complémentaire fixé à 1 600 francs (243,92 euros). Le nombre de bénéficiaires a été un peu moins élevé : 82 850. Au total, l'indemnité aux Malgré-Nous s'est donc établie à un peu moins de 1 400 EUR et 119 M EUR ont été versés en indemnités. C'est 1,5 M EUR de plus que la mise allemande et « c'est grâce aux intérêts, précise Jacques Jolas. Ceux-ci ont pu atteindre 14 %... Ces intérêts servaient aussi au fonctionnement de la fondation et à nos actions sociales et culturelles ». Avec son volet social, la Fefa a ainsi accordé des « secours ponctuels » (frais d'obsèques, de chauffage, etc.) à 3 295 bénéficiaires qui étaient en difficultés financières.
Pour les Malgré-Elles

Ce dispositif de la Fefa s'adressait aux Malgré-Nous, mais ignorait les Malgré-Elles pour la bonne raison qu'il ne concernait que les militaires. Les Malgré-Elles sont les femmes qui, sous le régime nazi, furent contraintes de rejoindre les formations paramilitaires qu'étaient le Reichsarbeitsdienst (RAD) et le Kriegshilfsdienst (KHD). Les hommes devaient s'y soumettre aussi, mais le plus souvent ce n'était pour eux qu'un prélude à la Wehrmacht et à la SS : ils devenaient ensuite soldats, et donc Malgré-Nous. Au KHD, ces femmes étaient auxiliaires de guerre (défense antiaérienne, usines d'armement, marine, etc.)

Finalement, afin d'indemniser aussi les Malgré-Elles, la Fefa a aussi indemnisé ceux et celles qui n'ont fait que le RAD-KHD, mais ce fut au terme d'un processus tumultueux. Il y eut des freins, et ils sont parfois nés d'« une réaction machiste », a reconnu très honnêtement le général Bailliard, qui présidait les incorporés de force (Adeif) du Bas-Rhin, en 2008. Ancienne Malgré-Elle et présidente de l'Association des anciens incorporés de force dans le RAD et le KHD, Germaine Rohrbach (1926-2014) a beaucoup ferraillé sur ce sujet avec André Bord, qui a présidé la Fefa entre 2002 et 2013.

Il fallut qu'un Alsacien, Jean-Marie Bockel, devienne secrétaire d'État aux Anciens combattants pour que cette question se règle. En juillet 2008, une convention a établi que la facture de cette autre indemnisation, fixée à 800 EUR par bénéficiaire, serait partagée entre la Fefa et l'État francais (400 EUR chacun). Entre 2008 et 2017, 5 087 personnes ont ainsi été indemnisées (l'accord en prévoyait 5 800), pour un montant de 4 M EUR. Un quart de ces bénéficiaires étaient des hommes qui n'étaient pas devenus Malgré-Nous. Tout en se félicitant de cette issue, Germaine Rohrbach avait alors estimé qu'il « aurait été plus élégant d'arrondir la somme à 1 000 EUR... »

Les Malgré-Nous ont par ailleurs obtenu ce que peuvent obtenir les anciens combattants français (voir ci-contre), mais il s'agissait là de la reconnaissance d'un statut d'ancien combattant, et non celle d'une souffrance spécifique. Et même au sein de ce régime général, ceci ne se fit pas toujours simplement : dans son livre référence sur la question, l'historien Eugène Riedweg a rermarqué que les Malgré-Nous ont toujours dû « se battre pour obtenir l'égalité avec les autres anciens combattants à chaque nouvelle mesure octroyée. Elles leur ont toujours été accordées avec un certain retard ». Du début à la fin, l'histoire des Malgré-Nous fut celle d'un drame doublé d'un malentendu.
Hervé de CHALENDAR