Autoroutes : c'est le jackpot

Publié dans le panorama le Jeudi 04 juillet 2019 à 06:22:35

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Autoroutes : c'est le jackpot
 

 
Politiquement, récupérer une partie de la manne financière des autoroutes serait très habile et sans doute très populaire.

Photo Julio PELAEZ

Vendredi et samedi pour les premiers grands départs de l'été, chaque demi-seconde, un véhicule franchira un péage d'autoroute en France. Cette transhumance estivale sur les 9 173 kilomètres de bitume payant du pays remplira les caisses des sociétés d'autoroutes.

Alimenté par 53 millions de véhicules chaque année, leur chiffre d'affaires dépasse 10 milliards depuis 2017, selon l'Autorité de régulation des activités ferroviaires et routières (Arafer). Les bénéfices ont progressé de 25  % depuis 2011. Les trois principaux concessionnaires, Vinci (ASF, Cofiroute, Escota), Abertis (Sanef, Paris-Normandie) et Eiffage (APRR, Area, Viaduc de Millau) ont distribué 27 milliards d'euros de dividendes depuis que l'État leur a cédé la totalité de ses parts en 2005. Dans leur capital, très convoité, on retrouve des fonds d'investissement qataris, néerlandais, chinois, et aussi des investisseurs... publics comme la Caisse des dépôts.
« Rentabilité extraordinaire »

Quatorze ans après la décision du gouvernement Villepin de concéder le réseau payant, les députés de tous bords dénoncent « un jackpot », « un cadeau », « un fiasco financier », « une faute politique ». La Cour des comptes et l'Autorité de la concurrence constatent depuis 2014 « une rentabilité extraordinaire », « des bénéficies exponentiels ». « Mais l'État a déjà perçu la rente d'un coup lors de la privatisation en 2005 », se défend l'ASFA, qui regroupe les professionnels.

Le prix de vente en 2005, 22 milliards en deux étapes, a été calculé sur la base de ce qu'auraient rapporté ces réseaux jusqu'à la fin des concessions.

Sauf que les concessionnaires ont dégagé davantage de bénéfices pour au moins trois raisons. Ils ont bénéficié de taux extraordinairement bas pour leurs investissements. L'automatisation des péages et le numérique ont réduit les coûts d'exploitation. Enfin, les tarifs des péages progressent chaque année ou presque plus vite que l'inflation : en moyenne, le ticket coûte, en 2019, 12,3 % plus cher qu'en 2011. Mais les hausses sont validées chaque année par le gouvernement. Plus ça rapporte, plus l'État encaisse de TVA et d'impôt sur les sociétés. Il augmentait davantage les tarifs dans les années 1990, mais l'inflation était plus élevée et il remboursait au prix fort les emprunts nécessaires aux travaux.

Les sociétés privées ont certes investi plus que ne prévoyaient les contrats (2,2 milliards par an au lieu de 1,8 milliard). Les résultats sont tangibles en termes de sécurité (- 64 % de tués en 10 ans), d'élargissement, de fluidité, d'information des conducteurs, d'ouverture de bretelles, d'accueil des poids lourds sur des aires dédiées et même de développement du réseau. « À la fin des concessions, les engagements auront été tenus. Mais cet argent ne finance pas d'autres modes de transport ou d'autres routes de trajets de proximité », déplore un rapport parlementaire de 2018.
Un boulet pour privatiser ADP

Comment récupérer une part du jackpot ? La ministre Élisabeth Borne refuse toute renationalisation, ce qui n'empêche pas de songer à un moyen de récupérer une part du jackpot (lire ci-contre).

Ce sera moins compliqué que faire passer la privatisation des Aéroports de Paris (ADP). Un proche du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin nous confiait : « Le traumatisme des autoroutes est tel que la privatisation d'ADP touche l'opinion, et pas seulement les gilets jaunes qui manifestaient contre. »

La raison de la vente des parts dans ADP en 2019 est pourtant la même qu'à l'époque : l'État a besoin d'argent frais tout de suite. Il continue d'ailleurs à concéder des routes. Les tronçons à terminer de la route Centre-Europe Atlantique en Saône-et-Loire et dans l'Allier seront attribués à APRR (Groupe Vinci) et/ou Eiffage, pressentis par le gouvernement. L'État n'a pas vraiment le choix pour financer les travaux. Ses caisses sont vides. Pas celles des sociétés d'autoroute.
P. J.