Taxes de Trump : l'Alsace ne panique pas

Publié dans le panorama le Mercredi 12 juin 2019 à 06:13:22

L'alsace, Mercredi le 12 Juin 2019
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Taxes de Trump : l'Alsace ne panique pas
 

 
Les ventes de crémant d'Alsace se portent bien aux États-Unis. Archives L'Alsace /Thierry GACHON
Avec plus de 2,5 millions de bouteilles (près de 19 000 hl), les États-Unis sont le troisième marché à l'export en volumes - et le deuxième en valeur - pour les vins d'Alsace. Si le président Trump met à exécution sa menace d'alourdir la taxation des vins français, la viticulture alsacienne pourrait trinquer. Mais entre ses annonces fracassantes et le passage à l'acte, il y a loin de la coupe aux lèvres.

« On ne sait pas si c'est encore une rodomontade », s'interroge Foulques Aulagnon, directeur marketing et export au Conseil interprofessionnel des vins d'Alsace (Civa), faisant allusion à une mesure lancée en période préélectorale. « J'ai regardé Fox News, la chaîne réputée pro-Trump. Elle n'en a pas parlé. Aujourd'hui, on n'a aucune visibilité. Et même s'il y a une décision forte prise contre les vins français, on ignore quel sera l'impact sur nos vins d'Alsace ».

« Si les droits de douane augmentent, ce ne sera pas une bonne nouvelle pour le commerce. On aura du mal à atteindre nos objectifs », ne cache pas Pierre Heydt-Trimbach. La maison de Ribeauvillé exporte 30 % de sa production vers les États-Unis, « soit entre 300 000 et 350 000 bouteilles » chaque année.

Mais le viticulteur relativise. « La hausse, qui ne devrait pas dépasser quelques cents, pourrait être prise en charge par notre importateur et nous-même, pour ne pas impacter le prix final ». Trimbach a déjà augmenté ses tarifs au 1er janvier 2018, en raison des petites récoltes que l'Alsace connaît depuis 2010.
Un marché « post-Prohibition »

Après avoir plongé avec la crise de 2008, les ventes de vins tranquilles alsaciens outre-Atlantique sont remontées depuis plusieurs années. Le riesling pèse à lui seul 42 % des volumes commercialisés aux États-Unis.

C'est le premier marché de l'entreprise Hugel, de Riquewihr, qui y réalise 15 % de ses ventes. « On sait que l'augmentation des droits de douane nous pend au nez. Ce n'est pas la première fois que Trump brandit cette menace », relève Jean-Frédéric Hugel. Il estime qu'une augmentation des droits de douane de 10 centimes serait « potentiellement » préjudiciable aux entrées de gamme.

« Les États-Unis, précise-t-il, sont un marché post-Prohibition, où les vins sont peu taxés. Mais le système américain - le three tiers system - prévoit que le vin français qui entre aux États-Unis passe obligatoirement par un importateur, un distributeur et un revendeur, et chacun prend sa marge. Tout cela fait monter les prix, et le gouvernement se rattrape sur la taxe sur les ventes. »

Bertrand Dufour se montre plus direct : « Les marges prises par chacun sont des droits de douane camouflés », pointe le directeur de Wolfberger. Le groupe d'Eguisheim est le premier exportateur de vins d'Alsace aux États-Unis, grâce à ses trois marques (Wolfberger, Albrecht, Willm) et au crémant. Il écoule 800 000 à 900 000 bouteilles sur le marché américain, ce qui représente 6,5 % de ces ventes.

« On ne sait pas si Trump va augmenter de 3 cents ou doubler les droits de douane, auquel cas nous aurons une discussion avec l'importateur et le distributeur pour répartir la hausse et la répercuter au niveau du consommateur. Mais pour l'instant, on ne sait rien. Et on ne crie pas avant d'avoir mal », tranche Bertrand Dufour.
« On ne crie pas avant d'avoir mal »

Les ventes de crémant caracolaient à plus de 864 000 bouteilles (6481 hl) l'an dernier. « Les États-Unis sont devenus notre troisième débouché à l'export, après la Belgique et l'Allemagne. C'est un marché en pleine croissance. La commercialisation du crémant y a connu une progression significative par rapport à 2017, où on était à 744 000 cols. Le projet de Trump est d'autant plus inquiétant que les États-Unis sont, depuis deux ans, le premier consommateur mondial de vins effervescents », analyse de son côté Olivier Sohler, directeur du syndicat des producteurs de crémant d'Alsace. Mais il reste assez serein. « Avec une hausse de 5 % du prix, cela ne représente pas grand-chose. Une bouteille de crémant se vend autour de 18-20 dollars (15,90 à 17,67 EUR) sur le marché américain. »

Ce serait dommage de couper les ailes aux bulles alsaciennes, en pleine ascension aux États-Unis. Aujourd'hui dans l'inconnue, les viticulteurs alsaciens attendent la réponse de l'Union européenne aux déclarations du président américain.
Isabelle NASSOY