Antisémitisme Michel Wieviorka : Le paysage alsacien

Publié dans le panorama le Vendredi 15 mars 2019 à 06:04:02

© Dna, Vendredi le 15 Mars 2019
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Antisémitisme Michel Wieviorka
Antisémitisme Michel Wieviorka : Le paysage alsacien
Le sociologue Michel Wieviorka voit dans l'Alsace « un laboratoire original de l'antisémitisme contemporain », notamment en raison de son histoire.

 
Le sociologue Michel Wieviorka constate en Alsace « la rémanence, la permanence d'un vieil antisémitisme lié à des sensibilités d'extrême droite ».
Vous avez écrit en 2005 un ouvrage « La tentation antisémite (*)» avec un chapitre consacré à l'Alsace. Pour quelles raisons ?

« L'Alsace n'est pas une région plus antisémite que d'autres, mais ce qu'il y a de particulier en Alsace, pour des raisons historiques, c'est d'une part l'existence d'un vieil antisémitisme qu'on ne voit presque pas ailleurs, qui se manifeste en particulier par des profanations de tombes dans des cimetières juifs. C'est la rémanence, la permanence d'un vieil antisémitisme lié à des sensibilités d'extrême droite, néonazi, skinhead et qui ont à voir avec le passé alsacien. Je pense en particulier à la présence de juifs dans les campagnes alsaciennes, et pas seulement dans les villes, qui est un phénomène assez singulier.

La deuxième caractéristique propre à l'Alsace est le traitement des religions qui n'est pas le même que dans les autres parties de la France, hormis en Moselle. La façon dont jaillissent les problèmes de type antisémitisme prend une coloration un peu singulière. On peut y ajouter plus récemment les transformations des phénomènes migratoires. L'immigration des années 50-70, qui était une immigration de travail, s'est transformée en immigration de peuplement, je pense en particulier à l'immigration venue d'Afrique du Nord avec, dans certains milieux, ou dans certaines familles, l'existence ou la réactivation d'un vieux fond antisémite musulman. Ce qui ne veut pas dire que tous les musulmans sont antisémites. Tout cela mis bout à bout donne une spécificité du paysage alsacien. Par ailleurs, pour des raisons historiques également, la culture juive alsacienne n'est pas exactement la même que celle des autres régions de France. Il y a une histoire singulière des juifs d'Alsace, de l'antijudaïsme religieux puis de l'antisémitisme moderne, des caractéristiques propres à l'Alsace qu'il faut prendre en considération ».

Vous n'avez donc pas été surpris par la nouvelle vague d'actes antisémites ?

« Non. Il y a un an a été publié dans un quotidien parisien, un appel signé par 250 personnalités pour dire que l'antisémitisme en France est en lien avec l'islam radical, pour certains même avec l'islam tout court, et avec un antisémitisme de gauche lié à la haine de l'État d'Israël. J'avais protesté en disant que bien sûr cela existe, mais n'oublions pas que l'antisémitisme classique, plutôt d'extrême droite, plutôt dans le prolongement de l'antijudaïsme chrétien n'a pas disparu. En disant cela, je pensais à l'Alsace, où c'était visible avec les profanations de cimetières. Donc je n'ai pas été surpris par les affaires plus récentes. De la même manière, j'avais en tête l'Europe centrale, la résurgence d'un antisémitisme assez explicite qui n'a pas grand-chose à voir avec l'islamisme et l'antisémitisme de gauche. Elle a à voir avec la réactivation de vieux thèmes d'un antisémitisme plus classique. J'étais sensible à ce qui se passait en dehors de France et je savais qu'en Alsace j'avais rencontré des éléments un peu de ce type également. Dans le débat national, il suffisait d'avoir un petit intérêt pour l'Alsace pour comprendre que les positions de cet appel manquaient complètement de nuances ».
« Heureux » que l'Université de Strasbourg se mobilise contre l'antisémitisme

Michel Deneken, président de l'Unistra vient d'appeler la communauté universitaire strasbourgeoise à prendre la tête du combat contre le fléau de l'antisémitisme. Qu'en pensez-vous?

« J'aimerais que l'Alsace devienne un laboratoire d'analyse et de lutte contre l'antisémitisme et je suis heureux de voir que l'Université de Strasbourg se mobilise dans cette direction. Je suis en train de mettre en place, avec la Fondation Maison des sciences de l'homme que je préside et l'École des hautes études en sciences sociales une plateforme internationale de recherche sur le racisme et l'antisémitisme qui sera inaugurée le 20 mars. J'ai été très heureux de voir le président de l'Université de Strasbourg intervenir. Parmi les 15 membres de mon conseil de surveillance, il y a l'Université de Strasbourg qui est membre de droit. C'est l'occasion d'avoir des liens plus tangibles ».
Propos recueillis par Jean-François CLERC (*) La tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d'aujourd'hui, livre réédité en poche chez Hachette Pluriel.

(*) La tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d'aujourd'hui, livre réédité en poche chez Hachette Pluriel.