Politique Daniel Hoeffel fête ses 90 ans : « Une région ne peut pas être désincarnée »

Publié dans le panorama le Mercredi 23 janvier 2019 à 05:49:53

© Dna, Mercredi le 23 Janvier 2019
Droits de reproduction et de diffusion réservés
Télecharger la version PDF

 

Politique Daniel Hoeffel fête ses 90 ans
Politique Daniel Hoeffel fête ses 90 ans : « Une région ne peut pas être désincarnée »
Ancien secrétaire d'État et ministre, sénateur et président du conseil général du Bas-Rhin, Daniel Hoeffel fête aujourd'hui ses 90 ans. À l'occasion de son anniversaire, les DNA lui ont proposé de jeter un regard sur la réforme des régions, sur la France de 2019, sur l'enjeu européen et l'évolution de la politique.

 
Daniel Hoeffel.
Qu'est-ce qui a fondamentalement changé en politique depuis vos débuts ?

« Dans la vie publique, le temps de la gestation et de la préparation a été accaparé par la vitesse de circulation de l'information au détriment du débat et de la réflexion. Si je regrette que les choses aillent parfois trop vite de la réflexion à la concrétisation, c'est pour une petite part seulement le fruit d'une certaine nostalgie. Mais c'est surtout dû à un monde qui tourne de plus en plus vite, et qui n'est pas toujours maître de son évolution. À cet égard, ce qui va trop vite peut parfois multiplier les faux pas et des erreurs de jugement. »

Que vous inspire la France d'aujourd'hui ?

« Ces deux dernières années, la France a montré une opinion publique passant souvent sans transition d'une approbation béate de certaines positions à un rejet brutal de ceux qui les incarnaient. D'où la difficulté aujourd'hui pour les responsables politiques de savoir garder leur lucidité et de dominer les sautes d'humeur d'une opinion versatile et parfois incontrôlable. Ce qui m'amène à dire que la mission des responsables politiques, sociaux et économiques est plus difficile qu'autrefois : à savoir prendre des décisions de fond sans se laisser submerger par le souci de l'acceptabilité médiatique et populaire. »

Comment envisagez-vous la campagne des européennes qui va s'ouvrir ?

« L'Europe, celle du Conseil de l'Europe et de l'Union européenne, a été bâtie parce qu'elle était garante de la paix, un argument imparable pour la majorité des Européens qui connaissaient les conséquences terribles de la guerre. Aujourd'hui, elle n'est plus de nature à déclencher un mouvement populaire, tout comme le fonctionnement, les contraintes et les réglementations de l'Union européenne. L'Europe a aussi bénéficié à ses débuts de grandes voix qui savaient convaincre et entraîner les foules. Entendra-t-on à nouveau, pendant la campagne des élections européennes, des femmes et des hommes capables de faire parler leur coeur et leur conviction au lieu d'être face à des programmes séduisants mais sans impact sur celles et ceux qui iront voter ? »

Vous avez participé à l'émergence de divers mouvements politiques, dont le Rassemblement du peuple français en 1947, avant de vous diriger vers le giscardisme. Quel regard portez-vous sur la droite actuelle ?

« La droite a été forte après 1945 lorsqu'un ou plusieurs de ses leaders détenaient les clés du pouvoir et lorsque ceux-ci incarnaient une autorité au sommet de l'État ou au gouvernement.

Quand ce n'est plus le cas, la droite a une tendance naturelle à se disperser ou à rechercher l'autorité dont elle est orpheline dans les franges. C'est ce que nous vivons actuellement avec l'abstention et des modes d'expression et d'actions parfois excessifs. D'où l'importance, pour ceux qui détiennent la légitimité institutionnelle, de manier avec beaucoup de précaution tous les corps intermédiaires, réceptacles des revendications mais aussi de l'espérance. En démocratie, un pouvoir, quel qu'il soit, ne peut jamais prétendre se substituer à l'expression nécessaire des partis, des syndicats, des collectivités territoriales et des associations sans prendre le risque de se mettre en première ligne avec toutes les illusions et les périls qui en découlent. »

Vous qui avez été ministre de l'Aménagement du territoire et des Collectivités locales (1993 à 1995), comment avez-vous vécu la réforme des régions de 2015 ?

« Les gens ont plus que jamais besoin de se sentir proches, et de manière tangible, des collectivités, des associations ou d'autres structures intermédiaires humainement à leur portée. La région illustre parfaitement ce que cherchent aujourd'hui les gens pour ne pas se sentir marginalisés. Dans ces conditions, une région ne peut pas être désincarnée, sans identité et aux contours flous, pour pouvoir être comprise et souhaitée. Quand je lis qu'un président de la République, armé d'un crayon et d'une gomme, a dessiné une grande région parce qu'elle a soi-disant une dimension européenne, je suis persuadé que ça ne correspond pas à une régionalisation moderne à laquelle ses habitants aspirent. Une région, c'est une identité, une personnalité, un ensemble géographique cohérent, une histoire, une culture à laquelle on se sent attaché, ce sont même des traditions, mais ce n'est pas le fruit d'un dessin géométrique correspondant à des kilomètres carrés et à une densité d'habitants. Chez chacun de nos voisins, il y a de grandes et de petites régions. Nulle part ailleurs, la dimension ne justifie le sentiment d'appartenance ou l'efficacité économique. »

Comme habitant de l'Ackerland, comment vivez-vous le développement du Grand contournement ouest de Strasbourg ?

« Chaque fois que je vais de Handschuheim à Strasbourg, je traverse l'énorme chantier du GCO, en particulier la partie destinée au futur péage. Quand je vois cela, je me pose la question suivante : ne mettons-nous pas vraiment le doigt dans l'engrenage d'un couloir à poids lourds ? Je n'ai pas la réponse. Chaque jour, j'ai l'occasion de discuter avec les tenants du GCO mais aussi avec ses opposants car je ne peux être insensible à l'opinion, dont celle des habitants de Kolbsheim qui estiment lutter à bon droit pour le respect d'une partie de l'environnement de l'Alsace. Et je suis critiqué pour cela par des collègues de l'agglomération strasbourgeoise pour qui l'augmentation de la pollution en ville n'est pas assez prise en compte. Nous sommes là au coeur des grandes problématiques de l'avenir de l'Alsace. »
Franck BUCHY Voir l'interview vidéo sur dna.fr

Voir l'interview vidéo sur dna.fr